Christy Turlington

Chronique #101 : Féminité et perception de soi

6021
Mardi 13 janvier, 19h. Après une longue promenade sur Queen Street, nous décidons d'aller dîner dans un restaurant du quartier. À peine arrivée, je file aux toilettes me laver les mains sans prendre le temps de me défaire de ma panoplie hivernale (bonnet + parka masculine). Alors que mes doigts frigorifiés savourent le filet d'eau chaude s'échappant du robinet en cuivre, une jeune femme très apprêtée pousse la porte, effectue un mouvement de recul en me voyant, puis finit par entrer prestement après avoir vérifié préalablement que le pictogramme à l'entrée portait bien une jupe. Cela faisait longtemps que l'on ne m'avait plus prise pour un garçon…
Christy Turlington
24 années se sont en effet écoulées depuis le jour où une surveillante m'a demandé de sortir des toilettes des filles, pensant que j'étais du sexe opposé. Or, si à l'époque cette petite mésaventure m'avait beaucoup amusée, le sentiment que je ressentis mardi soir face au regard interrogateur de l'inconnue des toilettes fut cette fois-ci un brin plus complexe. Au point de m'amener tout au long de la soirée - et bien au-delà - à m'interroger sur le concept même de féminité.

Moi qui me maquille à peine, qui ne suis pas adepte des talons hauts, qui m'habille de manière plutôt androgyne et qui ne me fais pas les ongles, suis-je pour autant moins féminine que la plupart des femmes ? Aux yeux du plus grand nombre, peut-être, mais pour ma part je ne l'ai jamais ressenti ainsi.

Pour moi, la féminité ne passe pas forcément par des artifices extérieurs. Cette certitude inconsciente vient sûrement de mon enfance lorsque, en dépit d'être un vrai garçon manqué, les mères de mes amies attribuaient ma façon de me mouvoir à des cours de danse classique (que je n'ai jamais pris), lorsque ma mère me murmurait que j'étais très gracieuse (bien que je passais mon temps dans les arbres), lorsque mon père me complimentait sur le son de ma voix (un compliment de taille sachant qu'il était tombé amoureux de la voix de ma mère avant de la rencontrer physiquement) ou lorsque mon professeur de solfège clamait haut et fort que je possédais des mains de pianiste.

Autant de petites choses qui m'ont peu à peu ouvert les portes d'une féminité immatérielle, moins liée à un tube de rouge à lèvres qu'à une gestuelle, un port de tête ou une densité fragile. Une féminité qui fait d'ailleurs écho à celle de ces actrices qui, plus jeune, me donnaient envie d'être femme, à l'instar de Meryl Streep dans "Sur la route de Madison", de Jane Birkin, de Kristin Scott Thomas dans le désert du "Patient Anglais" ou encore de Sigourney Weaver dans "Gorille dans la brume"...

Alors certes, cette féminité est moins fracassante que celle de la plupart des femmes que je croise dans la rue ou que j'aperçois dans les magazines, mais c'est clairement celle qui m'émeut le plus et dans laquelle je me retrouve fondamentalement. Et le redécouvrir me fait un bien fou. En me poussant dans mes retranchements, le regard de cette jeune femme m'aura finalement amenée à statuer sur des choses que j'avais trop longtemps laissées en suspens...
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Par Lise Huret, le 20 février 2018
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21 commentaires
Tous les commentaires
krystelleIl y a 3 mois
tu es grande aussi,de dos j'ai une silhouette de gamine vu ma petite taille...
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HeLNIl y a 3 mois
Super interessant ce billet qui me fait me pencher sur mon propre cas. Ma mère avait décrété qu’elle ne voulait pas s’occuper des cheveux de ses filles tant que ma sœur et moi n’étions pas en âge de le faire nous même, ce qui m’a conduit jusqu'à mes 10/11 ans à avoir les cheveux très courts, et qu’on me prenne systématiquement pour un garçon dans les magasin par exemple (phénomène accentué par l’absence de port de jupe ou robe, qui m’empêchaient de me mouvoir comme je voulais). A l’adolescence j’ai porté les cheveux bien plus longs, mais j’ai conservé un style garçon manqué très longtemps, jeans chemise à carreaux doc Martens était mon uniforme. Jeune adulte j’ai commencé à féminiser ma garde robe, ma première robe noire je l’ai acheté à 20 ans quand je suis partie en vacances avec Chéri au Portugal. Avec le recul je me rends compte que je n’ai malgré tout jamais douté de ma féminité, qu’elle n’est pas dépendante d’une robe ou d’un maquillage. Je pense que l’éducation de mes parents y est pour beaucoup : ne pas faire de différence entre mon frère, ma sœur et moi au plan éducatif, nous faire sentir bien garçon ou fille, ne pas mettre en étendard les attributs habituellement réservés aux filles (maquillage en première ligne), m’avoir laissé joué au ballon, aux petites voitures et aux legos sans m’imposer les Barbies, tout ça a conduit à ce que je me sente féminine quelque soit l’habit, la « dégaine » ou l’activité exercée!
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Chris Il y a 3 mois
il est vrai que certains physiques sont plus ou moins "féminins" : par exemple, autant on me prenait pour un garçon quand j'étais petite (team cheveux courts), autant dès l'adolescence, avec le body à la Marylin (seins, taille et fesses marqués) bah là bizarrement le doute n'était plus possible :)))
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emmanorIl y a 3 mois
S'il y a bien une remarque qui me hérisse, venant aussi bien d'un homme que d'une femme c'est : "elle n'est vraiment pas féminine cette fille". J'ai toujours envie de dire : et alors ? elle a le droit d'être comme elle a envie d'être non ? Pourquoi un jugement de valeur sur le fait d'être féminine ou pas ? et c'est quoi être féminine ? porter des tailleurs jupes et des talons ?
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UnnaleeIl y a 3 mois
bien sûr que non ! la féminité ne tient pas à un rouge à lèvres ou une mini jupe. Tiens regarde Coluche dans l'Inspecteur la Bavure quand il sort du cimetière déguisé en femme ! bah il a toute la panoplie et ça ne le rend pas du tout féminin :)

d'ailleurs ça vaut pour tout le reste : l'esprit "cool", l'allure d'une façon générale, etc. ça ne vient pas des fringues mais de la personnalité des gens. Les femmes veulent souvent copier des looks pour ressembler à telle ou telle star mais franchement, c'est inutile.

l'exemple de Carolyn Bessette en est le plus fort je trouve. Franchement, cette nana a des fringues zéro style. ce qui la rend dingue c'est sa façon de se tenir, son regard, sa classe, toussa.
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léontineIl y a 3 mois
Je t'envie, tu ne peux pas savoir !
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GranpiIl y a 3 mois
Dire qu'il a fallu que j'atteigne l'âge canonique de 42 ans (ah ah ) et être véritablement aimée par un homme (en tout cas selon ma conception de l'amour) pour enfin accepter ma féminité et la montrer aux autres ...
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LilyIl y a 3 mois
Témoignage touchant qui me pousse également à m'interroger sur mon rapport à la féminité.
Problème inverse de mon côté! J'ai été élevée comme un garçon par ma mère, elle même garçon manquée et féministe radicale. Elle ne faisait aucunes différences entre mon grand frère et moi: je portais ses vètements, interdiction de me lâcher les cheveux, zéro compliments sur mon physique en dépit d'un malaise grandissant et de moquerie de mes camarades ("ce n'est pas important"), un dénigrement permanent de l'apprêtement " ces femmes sont superficielles" ect.
Pas de bol, aussi longtemps que je m'en souvienne, j'ai toujours adorée la féminité "premier degré". Douée très tôt pour le dessin, je passais mes journées à imaginer des toilettes coquettes. Tirant mon inspiration de femmes fortes mais extrèmement apprêtée.
Une éducation que j'ai donc extrèmement mal vécue ne me sentant pas en phase avec son rejet des codes associés à la féminité. Résultat, j'ai vraiment dû me battre pour affirmer mon désir de les embrasser provoquant systématiquement ses critiques et sa deception.
Aujourd'hui, à presque 30 ans, arborant parfois les cheveux extra courts, je ne me sens bien que dans des "tenues féminines"... :-/
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AnnaMIl y a 3 mois
votre témoignage est super intéressant, merci de l'avoir partagé !
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violette.bIl y a 3 mois
Bonjour je suis la féminité incarnée :-) , je n'ai donc jamais vécu de confusion ....mais pour moi ce ne sont pas les cheveux , les talons , les artifices, les seins ,.. la féminité !!!!
Maintenant à l'ére du "genre" je ne saurais dire ce qu'est la féminité , douceur , finesse , intuition, communication mais cela n'est pas si déterminant en fait ..porter la vie ça c'est sur par contre.

Je trouve Lise que tu as su trouver toute seule ton sens de la féminité et te conforter par toi même , ce que tu écris est juste .

Petit clin d'oeil Carolyn Bessette est le summun de la féminité et le chantre du less is more ...on a rarement du l'appeler Monsieur
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GaranceIl y a 3 mois
Intéressant... La féminité, une auberge espagnole, chacune y apporte ce qu'elle veut, finalement ! Pour ma part, je me sens bien peu féminine "intérieurement" (c'est-à-dire que ma personnalité ne recoupe nullement les stéréotypes associés traditionnellement à "l'éternel féminin" !) alors, peut-être pour compenser, j'utilise volontiers la panoplie extérieure superficielle : talons, maquillage (léger !), jupe, robe, et le jean, uniquement avec un haut un peu apprêté. Et j'ai un regret important concernant mon physique : j'aurais adoré avoir des gros seins, eh oui !
Et pourtant, bien sûr, je suis persuadée que l'on peut être féminine sans tous ces attributs...
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OliviaIl y a 3 mois
Ah Lise! On a déjà parlé de ces "cases" de féminité manquantes qui nous sont communes - le maquillage, la manucure, l'apprêt.
Mon entourage est parfois interloqué d'apprendre que je ne possède même pas de sèche-cheveux. Des amies ou pseudo-amies m'ont gentiment (ou sournoisement) conseillé le soutien-gorge rembourré (j'ai horreur de ça) voire l'opération face à ma poitrine inexistante, pour que je sois "plus femme".

Les qualificatifs qu'on a pu m'attribuer et qui m'ont confortée dans ma féminité vont d' "un peu sauvage" (sans doute à cause de la chevelure mal coiffée, comme Sigourney Weaver sur ta photo), cependant "sophistiquée" (?, j'imagine ou plutôt j'espère que ça évoque la densité ou la complexité dont tu parles), en passant par "intriguante".

Et si je doutais encore que nous ayons de nombreux points communs, tu as illustré cet article avec trois de mes icônes de beauté absolues, Jane Birkin, Kristin Scott-Thomas, Christy Turlington. Les photos de cette dernière à 49 ans, âge dont je me rapproche, me convainc d'ailleurs que la maturité chez moi sera placée plus sous le signe du yoga que du Botox.
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SpunkyIl y a 3 mois
Aux USA, à Philadelphie, je suis tombée sur des toilettes "all gender", ce qui me fit sourire. Le féminosnobisme de la femme rencontrée aux toilettes m'agace. Heureusement que la féminité ne tient pas qu'aux cheveux longs, le rouge à lèvres, et à la jupe. Il est vrai que le concept du garçon manqué interroge sur la notion de féminité. Il le pousse dans ses retranchements. Par ton style, ton écriture, je te trouve très féminine.
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matchingpointsIl y a 3 mois
Dans vos posts et à travers vos mots, votre féminité est bien là !
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AnnaMIl y a 3 mois
que dire aussi de la puissance normative de la 'féminité de magazine', qui est un vrai carcan voire un instrument de domination sur les femmes

je suis toujours soufflée de voir que tous les attributs les plus 'féminins' sont aussi les plus contraignants pour le corps (la jupe crayon, le corset, le rouge à lèvres extra laqué, les talons hauts...) ; je n'y vois pas de hasard !
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MarieIl y a 3 mois
Exactement, même plus que contraignants, soutient gorge et talons hauts pour moi sont synonymes de souffrance, à minima bien sur. Espérons que la mode va évoluer vers des "contenants" plus confortables tout en étant esthétiques...
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CesomuIl y a 3 mois
La féminité , mot que je n aime pas particulièrement...
Moi je la vois physiquement dans une démarche(pas de pied trainant), dans un bas non filé, dans un talon avec une peau soignée, dans une façon de toucher les objets ...toutes ces petites choses de la vie...
Et puis bien sûr mentalement je le relie à une acceptation de ma naissance sur le fait d être femme....et aujourd’hui à 50 ans passe j aime cette évidence , même si par curiosité j aurai bien testé le fait d être homme un petit trimestre!
Au niveau vestimentaire.... je préfère netttement le costume veste pantalon que la robe ou la jupe...
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CytiIl y a 3 mois
Intéressant toutes ces réflexions,
Concernant le concept de garçon manqué, que je déteste, que nous dit-il : ne pas s'habiller ou se comporter comme "une femme" signifierait que nous sommes un garçon raté ? un homme, sans en être un "vrai" ? Pourquoi une fille serait-elle un sous-garçon sous prétexte qu'elle a les mêmes comportements que ceux attribués généralement aux garçons ?
Je pense que chacune fait comme elle peut pour exprimer, ou pas, sa féminité, dans une société telle que le nôtre, en fonction du milieu dans lequel elle a été élevée, en fonction de l'éducation qu'elle a reçu de son père et de sa mère, et de l'image qu'ils lui ont renvoyé des femmes.
Soyons bienveillantes entre nous ... Comme Lily, je ne me sens bien que lorsque je suis un minimum apprêtée. J'admire les femmes comme Clémentine Célarier qui assument leur corps et le mettent en valeur sans se préoccuper des étiquettes que les autres peuvent lui coller. Oui à la féminité comme auberge espagnole, comme le dit Garance !
Puis-je vous conseiller la lecture de quelques livres qui m'ont aidée à réfléchir à tout cela ?
- XY de l'identité masculine d'Elisabeth Badinter
- Ainsi soient-elles de Benoite Grould
- Rien à me mettre ! Le vêtement , plaisir et supplice de Elise Ricadat et Lydia Taieb.
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CarroIl y a 3 mois
Lise, cela fait fait longtemps que je ne suis plus venue ici car j'adorais mes visites mais je faisais cela pour m'inspirer pour le travail et aujourd'hui que je suis à mon compte, j'ai moins de temps pour vagabonder sur les blogs... Bref, j'ai senti l'appel de TDM, je ne sais pourquoi mais je l'ai compris en tombant sur cet article, qui rejoint pas mal de questionnements que j'ai en ce moment. Je me considère comme féminine. J'ai une silhouette filiforme, je suis peu maquillée, mais (et là je me suis tellement retrouvée en toi) ; j'ai des gestes gracieux (à ce qu'on me dit), des mains de pianiste et de la finesse dans les traits. Et pourtant je suis toujours attirée par les tenues plus masculines, ou au moins une tenue féminine, j'aime qu'elle soit accordée à une pièce masculine. Après la naissance de ma fille j'ai eu une envie fulgurante d'avoir les cheveux très court, une coupe garçonne que j'adore, mais parfois quand je croise mon reflet, j'y vois mon père jeune...A ce moment là j'ai plein de pensées contradictoires... Je ne sais pas quoi en penser, en fait je suis attirée naturellement par ces looks androgynes et à la fois j'aime être une femme et la féminité manifestée, et je ne veux pas être prise pour un garçon...
Et un jour l'idée m'est venue que peut-être dans le futur, les êtres auront une apparence ni homme ni femme, juste un être dans son unicité entourée de sa lumière propre, personnelle et unique... Et c'était beau...
Merci ;)
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Lise (TDM)Il y a 3 mois
Je t'embrasse fort Carro :)
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jickyIl y a 3 mois
moi je pense qu'on éduque encore beaucoup trop les filles comme des "fi-filles" et que les pb actuels de "non défense" face à la suprématie masculine est aussi bcp due à ça (cf Elisabeth Badinter qui expliquait ça fort intelligemment à la Grande Librairie, récemment). Le gd problème, c'est l"éducation: peut être cette dame entrée dans les toilettes avait elle été éduquée avec des gros clichés sur les filles, et que son imaginaire personnel était empli de talons, cheveux lâchés et maquillage! Ma grand mère, née en 1907, pensait dur comme fer que les pantalons, c'était pour les garçons... Je pense moi aussi contraire qu'on ferait mieux d'éduquer les filles comme des garçons en leur inculquant le plus de valeurs masculines possibles (ne pas chouiner pour un rien, penser à soi avant de penser aux autres, penser à son avenir pro avant de penser à se marier à un Prince Charmant de Blanche Neige, et j'en passe), et vice-versa. ça lutterait plus efficacement contre le "naturel" (dicté par l'espèce et le culturel, qu'on le veuille ou non, qui revient toujours au galop) et ça éviterait bcp l'amalgame fille = maquillage = nunuche (que véhiculent les Kim K et autres Bimbo...)
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