Chronique #139 : Envers du décor et désillusion

Or, force est de constater que chaque plongée dans l'intimité d'une marque ou d'une personne devenue "successful" me laissa un goût amer. Il faut dire que le fossé entre le discours marketing et les rouages d'un business (ou entre une personne privée et son image publique) est souvent si grand qu'il en devient vite crispant - voire déroutant - pour l'observateur/insider.
Face à cette constante ambivalence, mon attitude évolua graduellement. Dans un premier temps, je refusai de reconnaître ce que je commençais à percevoir. Les exemples de double discours et autres hypocrisies autorisées étaient cependant tellement nombreux que je dû rapidement me faire une raison : non, je ne rêvais pas. À l'incrédulité succéda dès lors une terrible envie de mettre en lumière ces incohérences, ces flous astucieusement artistiques, ces jeux de passe-passe, ces informations subtilement passées sous silence, ces petits arrangements entre initiés, ces petites phrases pouvant à elles seules ruiner une image idyllique. Mais qui étais-je pour faire cela ? Mes élans de justicière se muèrent alors en clins d'oeil ironiques disséminés çà et là au sein de mes articles…
Quelques années plus tard, j'ai fini par apprendre à vivre avec cette dichotomie : chacun a le droit de raconter l'histoire qu'il veut... et chacun est libre d'y croire ou non. Nul besoin en outre de s'indigner devant l'avalanche de commentaires dithyrambiques saluant tel ou tel partenariat abscons entre une marque surfant sur le féminisme ambiant et une influenceuse aux convictions à géométrie variable, ni de crier au délit d'initié face au trafic de cadeaux presse/parutions : cela ne changera rien au cours du monde, ni à celui de la fashion sphère.
Alors faut-il ou non chercher à connaître l'envers du décor ? En ce qui me concerne, rester dans l'illusion aurait certainement été plus confortable ; il m'arrive d'ailleurs de regretter le temps où, jeune étudiante, je n'avais aucune conscience de ce qui se passait derrière les portes des grandes maisons, des magazines, des success-stories. Difficile cependant de revenir en arrière une fois que l'on a regardé derrière le miroir...






"chacun a le droit de raconter l'histoire qu'il veut... et chacun est libre d'y croire ou non", je suis bien d'accord mais à mon sens quand il est caché au public de non initiés que, justement, c'est une histoire, cela s'appelle de la manipulation. Et ces manipulations ont des incidences subtiles mais réelles et régulièrement toxiques sur la vie de tout-un-chacun : croire que les corps retouchés et refaits ne le sont pas et sont une norme ; croire les critiques de produits en fait produites pour plaire aux marques, donc croire aux vertus de ces produits et croire qu'en les achetant on résout des soucis ; croire que la vie des autres est parfaite et simple - simplement parfaite ; croire que le bonheur réside dans ce qu'on a plus que dans ce qu'on est, ou dans la fermeté du corps plus que dans sa beauté etc. (j'en oublie sûrement des tonnes).
Il faudrait qu'un.e journaliste s'y colle, à mon avis y a du taf ;-)
"Et ces manipulations ont des incidences subtiles mais réelles et régulièrement toxiques sur la vie de tout-un-chacun"
C'est vrai, mais j'ai la naïveté de penser que plus personne n'est vraiment dupe et que ceux qui continuent à acheter savent au fond d'eux qu'ils achètent une illusion ...
Je ne suis pas d'accord, surtout en ce qui concerne les jeunes...
J'ai moi-même voulu me conformer à la vie des magazines entre 17 et 20 ans, avec de vraies séquelles et un profond mal-être à un âge où j'étais jolie, intelligente (dieu merci, j'amais eu de problèmes niveau études) et où je manquais de confiance en moi.
Alors, aujourd'hui, avec Internet, on a sans doute plus de mal à croire en Vogue, mais quid d'Instagram and co?
Pour moi, quand on en a les moyens, il faut déconstruire les images, les textes, les systèmes.
J'ai l'impression que, même sans être dupes, le matraquage est tel que ce n'est plus une question de conscient mais d'inconscient. Je m'en rends compte grâce aux images de femmes plus âgées ou moins dans les normes longtemps imposées que tu postes - lentement mais sûrement, elles font leur petit chemin, me font souvent du bien, me font voir la vieillesse, inéluctable, différemment, me font apprécier les autres et moi-même avec un oeil mieux éduqué, c'est-à-dire plus bienveillant. Et voyant cela je me dis que le pouvoir des images est immense, et malheureusement souvent dans le sens inverse, celui d'une grande intolérance aux corps et à toute une part de la beauté des autres.
Avec le bémol positif que plusieurs personnalités à succès ne cherchent pas à rentrer dans le carcan mais proposent justement des images (dont celles que tu montres) plus positives, honnêtes, bienveillantes.