Chronique #156 : Le danger de l'immédiateté

Si ce genre d'échange est parfaitement légitime sur un site de mode, je ne peux m'empêcher de penser que nous passons ici à côté de l'essentiel. De nos jours, la notion de désir est galvaudée et l'immédiateté non négociable. Or, la rencontre avec un vêtement ne se décrète pas. Aller faire du shopping de manière systématique, écumer les e-shops en guise de loisir ou craquer pour une pièce dont la seule valeur ajoutée est la célébrité de celle qui la porte mènent souvent à des choix regrettables. Combien d'armoires pleines à craquer se révèlent dépourvues de pièces que l'on a réellement envie de porter ?
Contrairement à ce que l'industrie du prêt-à-porter aimerait nous faire croire, le fait qu'un modèle soit joli, tendance ou plébiscité par une influenceuse n'est pas une raison suffisante pour l'acquérir.
Avant d'être aperçu dans une boutique, le vêtement se doit d'exister de manière plus ou moins floue dans notre esprit. L'envie d'un blazer en tweed doit pouvoir mûrir sereinement, se nourrir de diverses influences, lentement prendre forme. Et ce n'est que lorsque celle-ci rencontrera sa matérialisation textile que l'acte d'achat pourra avoir lieu. Un vêtement ainsi acquis deviendra alors un compagnon au long cours, un bien que l'on chérira et qui nous le rendra bien.
Mais pour cela, il faut accepter que le timing de l'acquisition nous échappe. Et aussi être attentif, l'objet de notre désir pouvant apparaître n'importe où : vieux stock de Levi's vendu sur une brocante, soldes au rayon homme de chez H&M, stand d'étudiants distribuant des tee-shirts promotionnels au vert parfait, marché du sud de la France, magasin de vêtements utilitaires, rayon enfant, brève sur TDM… Quand la rencontre a lieu, il ne faut pas hésiter. Car souvent, celle-ci ne se reproduira pas avant longtemps, voire jamais.
Alors certes, cela demande de la patience, mais à l'image d'une héroïne de roman boudant les relations d'un soir dans l'attente de trouver l'âme soeur (qu'elle épousera des années plus tard), s'autoriser à attendre "le bon vêtement" se révèle souvent payant.
En résumé, laissons-nous le temps : une garde-robe que l'on a plaisir à porter met des années à se constituer. Le fait d'acquérir impulsivement telle ou telle pièce vue ici ou là apporte rarement une satisfaction durable ; à linverse, se constituer une collection capsule imaginaire et tenter de la matérialiser au fil de nos pérégrinations se révèle souvent des plus bénéfiques, le vêtement délaissant alors sa dimension interchangeable/jetable/périssable au profit d'une aura unique, personnelle et dense, imperméable aux injonctions de l'air du temps...






C'est marrant je ne suis pas du tout d'accord avec toi ! Pour moi la mode c'est s'amuser, essayer, se tromper. Le vêtement est révélateur d'une époque, d'un moment, d'un état d'esprit. Voilà ce qui m'amuse dans la mode : se renouveler sans cesse (même si certaines sont indémodables et peuvent se transmettre bien entendu)...
Je suis d'accord avec toi Rejane, il ne me semble pas nécessaire qu'un achat mode soit si "absolu" , si "pur", presque janséniste :-). La mode est le risque du temps, celui de se tromper, c'est la fantaisie, la légèreté de ce qui par essence se démode et dit l'instant. Céder à ces envies, au moment qu'importe et cela n'empêche pas de penser à une garde robe sur le long terme pour ceux qui le souhaitent. Tant que tout ceci n'entre pas dans une forme de pathologie, d'addiction consumériste qui emprisonne dans une détresse sourde. Les influenceurs influencent ceux qui aiment être influencés. Pour ma part je préfère être inspirée et je trouve mes inspirations dans l'art et la poésie.
Je partage avec vous ce joli extrait des Années D'annie Ernaux : 'Pour les adolescents - surtout ceux qui ne pouvaient compter sur aucun autre moyen de distinction sociale - la valeur personnelle était conférées par les marques vestimentaires, l'Oréal parce que je le vaux bien. Et nous, contempteurs sourcilleux de la société de consommation, on cédait au plaisir d'une paire de bottes qui, comme jadis la première paire de lunettes solaires, plus tard une mini-jupe, des pattes d'ef, donnaient l'illusion brève d'un être neuf. Plus que la possession, c'était cela, cette sensation que les gens poursuivaient dans les gondoles de Zara et de H&M et que leur procurait immédiatement, sans effort, l'acquisition des choses : un supplément d'être. »
Bon week-end tout le monde !
Merci pour ton analyse et cet extrait du livre d'Annie Ernaux qui donnent à réfléchir et à penser. "Un supplément d'être"...Quelle justesse !
Merci Psyche ! :-)