À la tête de Chanel depuis un peu plus d'un an, Matthieu Blazy demeure un personnage discret, voire mystérieux, aux yeux du grand public. Infiniment talentueux mais préférant l'ombre à la lumière, celui que Raf Simons décrit comme l'une des personnes les plus adorables qu'il ait rencontrées appartient à cette catégorie de designers en jean et tee-shirt dont le travail parle pour eux. Raison de plus pour s'attarder sur l'homme qui s'apprête à faire évoluer drastiquement l'image de Chanel dans les années à venir.
Né le 27 juin 1984, Matthieu Blazy grandit à Paris auprès d'une mère historienne et d'un père galeriste expert en art précolombien. Très tôt, il baigne ainsi dans le monde de l'art : musées et salles de vente font partie de son quotidien. Il fait ses études à La Cambre, une école belge qui a accueilli notamment Olivier Theyskens (un créateur qui le fascine à l'époque) et qui met l'accent sur la créativité. La dimension économique de la mode, l'envers du décor et les problématiques de production, c'est chez Raf Simons qu'il y sera confronté. En 2010, il est embauché par Raf Simons, qui recrute souvent ses collaborateurs au sein de l'école bruxelloise. Au contact du designer, le jeune novice apprend à créer une continuité lisible entre idée, coupe et matière. Et à bannir le superflu. S'il travaille chez Maison Martin Margiela dès 2011, il y officie au sein d'une équipe où le collectif prime sur l'individu : son nom reste donc inconnu du grand public. Et ce, même lorsque certaines pièces auxquelles il contribue font beaucoup de bruit, notamment les masques intégralement recouverts de strass portés à de nombreuses reprises par Kanye West. Ces créations sont alors perçues comme relevant de la griffe Maison Martin Margiela plutôt que comme des oeuvres signées Matthieu Blazy. Il faudra attendre 2014 pour que Suzy Menkes fasse explicitement référence au jeune designer, lui ouvrant ainsi de nouvelles portes. En 2014, c'est Phoebe Philo qui le recrute pour intégrer l'équipe créative qui l'entoure. Il travaillera notamment sur les pré-collections de la marque. Si l'on en croit certains observateurs, l'esthétique minimaliste et contemporaine développée par Céline à partir de cette époque est loin d'être étrangère à l'influence de Matthieu Blazy… En 2016, il souhaite évoluer et accéder à un poste plus décisionnaire, mais la maison Céline, alors très verrouillée sur le plan hiérarchique, ne le lui permet pas. Il quitte donc la griffe française. Après avoir été nommé directeur artistique chez Calvin Klein, Raf Simons cherche à se composer une équipe solide et pense naturellement à son ancien collaborateur. Il l'appelle directement et lui propose le poste de vice-président du design. Matthieu Blazy accepte pour deux raisons précises : comprendre le fonctionnement d'une marque de l'ampleur de Calvin Klein (avec ses contraintes financières, commerciales et logistiques) et vérifier s'il est capable de conserver son degré d'exigence créative dans un tel environnement.
L'expérience Calvin Klein s'arrête brutalement en 2018. Elle laisse Matthieu Blazy fatigué, aussi bien moralement que physiquement. La pression intense, la brutalité du système et le fossé entre création et produit fini le poussent alors à s'interroger sur son avenir dans la mode. Après son aventure américaine, il décide de prendre du recul. Il travaille sur des projets plus confidentiels. Il réalise peu à peu que la mode n'a de sens, à ses yeux, que si le lien entre produit et atelier, création et exécution, reste extrêmement fort. En 2020, il intègre Bottega Veneta sous la direction de Daniel Lee. Il y occupe le poste de responsable du prêt-à-porter ; autrement dit, Lee donne l'élan créatif et Blazy structure celui-ci. En 2021, Bottega Veneta souhaite stabiliser son image et se recentrer sur le luxe réel du produit. Matthieu Blazy apparaît comme le candidat idéal pour remplir cette mission. Mais s'il accepte de succéder à Daniel Lee, il refuse en revanche le statut de design star et met l'accent sur la dimension collective de la création. Chez Bottega Veneta, il offre peut-être la définition la plus juste du "quiet luxury". Ici, on n'achète pas un logo, mais le résultat d'un savoir-faire. On ne s'offre pas un objet pensé pour électriser les réseaux sociaux, mais une pièce mêlant artisanat, désir d'innovation et réflexion intense. C'est ainsi qu'il pousse les équipes à opérer de véritables tours de force, à l'instar de ce pantalon en cuir imprimé denim donnant l'illusion d'avoir été taillé dans une toile de coton. Sous sa direction, Bottega Veneta reste dépourvue de compte Instagram officiel : un geste infiniment fort dans le contexte actuel. Il a par ailleurs une telle confiance dans le savoir-faire de la maison italienne qu'il lance le "Certificate of Craft", une garantie à vie appliquée aux sacs iconiques de la griffe. En 2025, il quitte Bottega Veneta pour prendre la direction artistique de Chanel, l'un des postes les plus convoités et les plus prestigieux de l'univers de la mode. Si son premier défilé - présenté à l'automne 2025 - est largement salué par la critique, une question centrale demeure : comment le quadragénaire parviendra-t-il à soutenir le rythme imposé par Chanel et ses huit collections par an, lui qui avait déclaré après l'expérience Calvin Klein ne plus vouloir se sacrifier au fonctionnement du système ?
À noter également
Il a une soeur jumelle qui vit à Singapour. Tom Sawyer est le personnage ayant le plus marqué son enfance. Pendant son adolescence, il perfectionne son anglais en passant une année à l'étranger, au Pangbourne College, un internat britannique à tradition navale. Il se décrit comme un enfant puis un adolescent indiscipliné, un peu sauvage, rêveur et peu intéressé par l'école. De ses années chez Martin Margiela, il gardera le goût du travail en équipe. Rendre la prouesse technique invisible est l'une de ses obsessions. Il passe une grande partie de son temps à l'atelier, aux côtés des artisans. Lorsqu'une création fonctionne et devient virale, il refuse de la reconduire la saison suivante ou d'en faire un gimmick stylistique. Il ne cherche jamais à capitaliser sur le buzz. Au "je", il préfère l'emploi du "nous". Il n'aime pas le bruit visuel. Il n'hésite ainsi pas à épurer certaines pièces au dernier moment - juste avant leur passage sur le podium - afin de les rendre "plus calmes". Il refuse l'effet "waouh !". Chez lui, la subtilité prime sur la dimension instagrammable. Il est connu pour commencer ses collections à partir d'un détail technique plutôt que d'un thème. Il a passé des mois à étudier les archives de la maison et à enquêter sur Gabrielle Chanel. Il a ainsi longuement discuté avec la maison Charvet où la jeune femme allait alors chercher les chemises de son amant Boy Capel. Des chemises qu'elle aimait porter ensuite… Il préfère la logique de l'architecture aux références culturelles utilisées comme langage visuel, qu'il juge trop rapidement démodées. Il fut longtemps en couple avec le designer Pieter Mulier. Il considère l'anonymat comme la liberté ultime.
Deux looks dans l'esprit "Chanel par Matthieu Blazy"
Encore un travail de ouf ! Bravo Lise et merci j’ai adoré découvrir les détails de l’histoire de cet artiste que j’admire ,gageons que nous ne sommes qu’au début d’une grande aventure .
Une personnalité passionnante complétement à rebours de ce qu'on attend des "stars" aujourd'hui, j'adore ! Merci pour cet article, hâte de voir son travail sur le long terme!
Merci Lise!
Tes interrogations sont toujours très pertinentes.
Je suis allée avoir la position des planètes dans son thème natal pour comprendre les différentes périodes de sa vie.
En 2018, Matthieu Blazy vivait une influence de Saturne qui impose le retrait. Cette configuration va se produire cette année également.
C’est donc loin d’être certain qu’il s’adapte à l’univers Chanel…
Magnifique article, c'est rafraîchissant de lire que la dimension "artisanat" et qualité continue de compter pour certains. Et superbes silhouettes, de même que celles proposées dans les brèves.
Ravie de la lecture de cet article !
Qui met en avant une personnalité aux antipodes des courants actuels, et ça fait du bien ! Je suis les défilés de mode généralement de très loin, mais les silhouettes de Matthieu Blazy me parlent instantanément, j’adore son travail !
Je ne suis pas assez spécialiste pour apprécier le changement radical par rapport à sa prédécesseure.
J'ai adoré l'énergie de la mannequin du final lors du premier défilé, cette joie, cette jupe colorée, c'était magnifique.
Et dans le métro, c'était beau, même si la silhouette jean + pull camionneur me laisse complètement indifférente !
J'aime surtout celle en photo, la jupe violet, pull taupe, et chaussures blanches.
Portrait qui nous le rend très sympathique mais j'ai maintenant peur de son futur retrait de Chanel si l'on en croit son thème astral !
Merci pour ce portrait. C'est un génie très sensible dans un monde quand même très dur. Je ne sais pas comment il fait pour tenir bon à ses valeurs et j'admire cette capacité à changer de maison de couture si ça ne lui convient pas. Chapeau Monsieur Blazy ;)
Pour ce qui est des tenues, j'espère qu'il va sortir du "quiet luxury". Je trouve ça très ennuyeux ;), donc pour moi le look avec la jupe violette est juste dément!
Je ne m'intéresse jamais aux défilés ou très rarement et je ne sais pas qui fait quoi, je ne connais pas tous ces gens. Ton article le rend très sympathique et je suis sûre qu'au fond, les gens discrets, qui n'aiment pas être mis en avant, qui n'aiment pas trop la lumière, sont ceux dont on se souvient le plus. Du coup j'ai regardé le défilé dans le metro et je suis tombée amoureuse d'un tailleur (vert-jaune à gros motifs marron).