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Chronique #188 : J'ai admiré une femme qui n'existait pas

Elle est belle, avec ce pull bleu fumée signé par une créatrice que j'aime beaucoup. Elle est belle, oui, mais pas seulement. Elle a ce charme particulier qui donne envie d'en savoir plus. Le genre de charme qui pousse à se demander ce qu'elle lit, où elle part quand elle a besoin de se ressourcer, ce qu'elle mange au petit déjeuner…
Mannequin IA
Après quelques minutes de recherches, je tombe sur sa page Instagram. Son contenu m'inspire moins que je ne l'espérais. Quelque chose cloche. Je perçois assez vite une dissonance entre le décor et le personnage (voir ici et ). Sur certaines photos, j'ai l'impression de voir Barbie à la plage, Barbie au café… Bref, quelque chose d'assez caricatural, qui manque de fluidité.

Je remonte alors vers la bio pour trouver plus d'informations sur cette Clothilde. Et là, je lis :
"Parisian virtual muse - Fashion • Editorial • AI-crafted elegance".

Wow…

Moi qui fais si attention à ne pas publier de personnages générés par IA sur le site, moi qui me targue de savoir repérer les détails censés alerter (un bijou sans ombre, une racine des cheveux floutée, des doigts étranges…), je suis tombée dans le panneau. J'ai admiré cette fille. J'ai eu envie de son pull. Peut-être même, l'espace d'un instant, ai-je désiré quelque chose de plus diffus : son allure, son aura, ce que cette image semblait raconter d'elle.

Je redescends sur les images et, désormais, son inhumanité me saute aux yeux. Les membres sont parfois mal proportionnés, les mains manquent de vie. Mais son visage… mon Dieu, son visage semble si vivant.

Je referme l'ordinateur. Je suis troublée.
Mannequin IA
Il y a encore quelques mois, les mannequins IA évoluaient dans la même sphère que les robots, à savoir intéressants à regarder, parfois intrigants, mais parfaitement identifiables (voir ici, ici et ). Les frontières ont bougé, et je ne m'en étais pas rendue compte. Pourquoi cela me dérange-t-il autant ?

Pourquoi, moi qui vis littéralement avec les personnages des romans que je lis, moi qui peux éprouver de l'affection pour certains antihéros de bande dessinée, suis-je à ce point perturbée par l'arrivée de ces êtres fictifs ? Après tout, eux aussi sont issus de l'imaginaire humain.

Je crois que ce qui me dérange, ce n'est pas la fiction. C'est l'ambiguïté.

Les personnages de roman, de cinéma ou de bande dessinée ne prétendent pas appartenir au réel. Ils ne cherchent pas à se faire passer pour des êtres de chair. On sait qu'ils relèvent de la fiction. Ici, c'est autre chose. Ces beautés à l'ADN codé s'insinuent dans notre univers en se présentant comme des femmes bien réelles. Elles reprennent les signes du vivant et donnent l'impression d'un vrai visage, d'une vraie présence. Le problème n'est pas qu'elles soient inventées. Le problème est qu'elles avancent masquées.

On les croise sur Pinterest, sur Instagram, au détour d'un post, d'un tableau d'inspiration, d'une campagne. La plupart des gens qui relaient leurs images ne savent même pas qu'il s'agit d'IA. Ils s'émerveillent devant leur beauté. Et plus encore devant leur naturel apparent.
Mannequin IA
C'est peut-être cela, le plus dérangeant : non pas seulement d'avoir été trompée, mais d'avoir désiré quelque chose qui n'existe pas. Je n'ai pas seulement eu envie d'un pull. J'ai aussi été attirée par l'allure, par l'atmosphère, par l'impression de vie que cette image dégageait. Ces figures ne vendent pas seulement une robe, un sac ou une crème. Elles donnent à croire qu'il y a, derrière l'image, une femme réelle à admirer, à envier, à imiter.

Dans les années 90, la beauté des top models semblait déjà inaccessible. Mais au moins, elle appartenait encore au réel, au corps, à la chair, au vivant. Désormais, les standards de beauté se détachent encore davantage de la réalité. Le désir de ressembler à ces femmes qui n'existent pas crée déjà des aspirations irréalistes, qui nourrissent directement l'industrie de la beauté et de la chirurgie esthétique.

Les marques, elles aussi, ont vite compris l'avantage qu'elles pouvaient tirer de cette nouvelle génération de mannequins (Mango, Guess, Gucci). Parce qu'un mannequin virtuel ne vieillit pas, ne réclame rien, ne tombe pas malade, ne négocie pas, ne contredit pas une direction artistique, ne demande ni logement, ni transport, ni maquilleur, ni photographe. Il permet d'aller plus vite, de tout contrôler et, surtout, de réduire les coûts à un niveau qu'aucune considération éthique ne semble capable de concurrencer.

Dans ces conditions, il n'est guère surprenant de voir celles qui, hier encore, mettaient en avant la diversité ou le body positive se rallier à l'air du temps. Adieu les femmes. Bonjour l'IA.

On nous parlait d'inclusion. Nous voilà aujourd'hui à l'ère de la disparition. À force de contempler des visages sans histoire, finirons-nous par trouver le réel trop irrégulier, trop incarné, trop humain ?
Par Lise Huret, le 23 mars 2026
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28 commentaires
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MarinetteIl y a 1 jour
C'est tout à fait troublant ... inquiétant même ! L'idée de ne plus savoir si une image reflète une réalité ou a été générée par IA me dérange. J'ai l'impression d'être trompée, trahie. Surtout quand on sait l'impact de l'exposition répétée à ces images sur l'imaginaire, sur les attentes qu'on a envers soi-même, envers les uns et les autres...
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MinetteIl y a 1 jour
Je suis tellement d'accord ! C'est très perturbant et dérangeant, inquiétant aussi. Effectivement, des professionnels créent de toute pièce un modèle selon leurs souhaits ou celui de la marque, en osant même un détail pour faire plus "vrai" : une petite ride par çi, une mèche blanche par là, etc... mais toujours contrôlée.

Ce "contrôle" nous piège : réalité ou IA ?

Le piège de la perfection.
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consuelo Il y a 1 jour
Toutes les femmes présentées dans ce post sont donc générées par l'IA ? !
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Lise (TDM)Il y a 1 jour
Oui
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ChrysIl y a 1 jour
Je tombe des nues! Déjà il m arrive de ne pas reconnaitre la vraie vie dans les post ...mais alors là! Les professionnels deviennent des trafiquants !
Chère Lise accrocher vous! VOUS ETES MON REMPART!
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NATHALIEIl y a 1 jour
Quand on avait vu le film la première fois, on se disait que c'était de la science-fiction, du délire de metteur en scène, que ça n'arriverait jamais... attention, la science-fiction est souvent le laboratoire d'un futur auquel on s'interdit de croire, et pourtant, quand on voit ces visages, c'est exactement ce qui se passe, mieux que l'humain, parfaitement imparfait. Attention, ils sont là, ils prennent le contrôle.
Super article vraiment, chapeau bas Madame !
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KatIl y a 1 jour
Merci Lise, pour cette analyse plus profonde qu’il n’y parait.
Car derrière la tromperie dont on peut être facilement victime, c’est bien de notre vision assez grise de la réalité qu’il s’agit.
Cette prise de conscience amène des questions: pourquoi ai-je envie de ressembler à quelqu’un d’autre? (Peu importe qui).
Ma réalité me semble grise et pas à 100% satisfaisante, pourquoi?
Si j’avais l’allure/le corps/la vie, etc. de cette fille, que cela changerait dans ma vie?
Je donne toujours la métaphore du monde botanique: une rose aurait-elle envie d’être une violette?
En réfléchissant à la réponse, nous sommes ramenés à nous-même, à notre profond mystère qui reste inexploré pendant qu’on glisse sur la surface des comparaisons. Plonger dans notre être unique, pour le découvrir et s’en émerveiller, est l’antidote contre toutes les tromperies que nous pourrions inventer.
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SitIl y a 1 jour
Merci pour cette réflexion qui prolonge de manière très intéressante ce dont Lise nous fait prendre conscience… et nous invite, plutôt qu’à la terreur, à revenir à nos vies précieuses.
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MaddieIl y a 1 jour
J'ai posté mon comm'avant de lire le tien ! Je suis bien d'accord avec tes propos 👍
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VanessaIl y a 1 jour
Au premier abord c’est effrayant. Mais finalement c’est la suite logique des artifices cosmétiques et chirurgicaux, des filtres, de Photoshop…poussée à l’extrême (au ridicule). Cela va nous obliger à lâcher les modèles inhumains inaccessibles, à arrêter de comparer ce qui n’est pas comparable, à devoir allumer notre esprit critique, peut-être même à lâcher les réseaux sociaux et revenir dans la vraie vie. Je suis assez optimiste car tout ce qui est exagéré réveille et rétablit l’équilibre
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MaddieIl y a 1 jour
Peut-être sommes -nous arriver au bout du bout d'un système ? Cette ère de l'image qui ne sert au final pas à grand chose : fantasmer sur un pull, rêver du mode de vie d'une autre ? (Je suis également cette personne) ; Et si cela nous reconnectais au contraire avec le "vrai monde" loin des écrans ?
Mais cette idée est peut-être (sans doute) naïve..
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MaddieIl y a 1 jour
Réflexion intéressante en tout cas.. et un peu flippante
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laetitia Il y a 1 jour
Au risque de paraître pessimiste je pense que nous sommes aux balbutiements d'un processus....
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CarolineIl y a 1 jour
Hyper intéressant.

Je pense que cette jeune fille représente de fait un idéal (parisien, chic, très très belle, sans défaut). N'étant pas attirée par cet idéal, je ne pense pas que j'y aurais cru... Mais quid d'un autre idéal, qui correspond davantage à mon imaginaire de vie ?

Comme Laetitia, je pense que nous n'en sommes qu'au début.

Rappelons-nous de ce que disait Hannah Arendt :
"Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n'est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d'agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger."
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AlixIl y a 1 jour
Il est intéressant de regarder notre rôle aussi face à tout cela...
Comme les pokemon go qui ont cartographié les villes pour se passer de livreurs humains à terme, ces IA (et c'est encore pire avec les videos) sont nourries de nos utilisations des filtres, de nos partages de notre quotidien sur les réseaux sociaux et d'une bonne de dose de naïveté de tout ceux qui sont surpris qu'un accès gratuit à quelques choses ait été monétisé de façon dissimulé.

Il est peut-être temps de se questionner sur notre besoin de divertissement qui nous entraîne dans des comportements dont nous ne maîtrisons pas les conséquences (humaines, écologiques, morales et psychologiques)
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NineIl y a 1 jour
En appelant un service après vente, je me suis aperçue que j étais en communication avec un assistant virtuel. Je parlais, j argumentais, avec une machine !!!
J en ai pleuré...
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Stéphanie lIl y a 23 heures
Moi aussi je je me suis faite avoir.Troublant
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EveIl y a 23 heures
C'est bien que tu écrives un article sur ça, Lise, parce que l'utilisation de l'IA est vraiment problématique. Je pense que je me fais avoir régulièrement comme nous tous. Trouver belle une photo de quelque chose qui n'existe pas.
Je suis d'accord avec Vanessa, c'est le prolongement de tous ces artifices depuis des dizaines d'années, avant étaient les crèmes antirides, puis Photoshop, puis ces filtres affreux qui figent un visage sur un téléphone et je me demande pourquoi puisque la réalité rattrape tout le monde.
Il y a des gens qui détestent tout ça et ça va bien souvent avec le refus de tout acheter en ligne, de se faire livrer au lieu de sortir acheter quelque chose, etc.
Je suis partagée entre penser que c'est la fin de quelque chose qui s'essouffle (ce que je voudrais) et le début de quelque chose qui va rester (et j'aimerais autant ne pas voir ça).
Pour la photo, en effet elle est assez figée, il faut être en hypervigilance.
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EliaIl y a 22 heures
147 jours ont filé depuis que j'ai déserté l'écrin virtuel d'Instagram. Et pourtant, mes jours réels n'ont jamais semblé aussi pleins, aussi vrais, que pour justifier un retour à ce théâtre d'illusions!
Merci Lise, car tu viens de me donner une excellente raison de plus pour que demain soit le 148ème jour d'une longue série, et que d'autres suivront.
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KalixIl y a 18 heures
Hello Lise,

Très intéressant. Et les commentaires aussi sont intéressants.

C'est le sujet de fin d'études de mon fils, de son mémoire et de son film. Quelle sera demain la définition de "l'humain" si visuellement nous ne faisons plus la différence ? Et nous ne parlons que d'images. Que va il se passer quand la science pourra fabriquer des "robots biologiques" qui saigneront si on les "abîmes"... Quid des frontières entre humains et robots ?

Je vais lui envoyer ton article.
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Lise (TDM)Il y a 16 heures
Bonjour Kalix :)

Est-ce que le film de ton fils est accessible au grand public ?
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Kalix Il y a 16 heures
Pas encore. C'est un film d'animation encore en cours de fabrication, qui met en scène une femme qui se met à douter : est elle une humaine ou un robot ? Mais je te tiendrai au courant de sa sortie. Son mémoire m'a fait hérisser les cheveux sur la tête....
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emaIl y a 17 heures
Je partage ta "peur". Cela va nous envahir, est-ce qu'on réagira pour l'exclure...

Déjà, je me demande comment les étudiants d'aujourd'hui vont faire pour apprendre... Alors que l'IA leur mâche tout cru le travail ? Autant faire corriger leurs devoirs par une autre IA. Les IA vont se répondre les unes aux autres. Pas grave, pendant ce temps on sera dehors à faire de la poésie...

Je ne crois plus rien quand je vois une vidéo ou une photo. C'est dingue d'en être rendue là.
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paulineIl y a 14 heures
Je me demandais, dans le cadre de la publicité et afin de distinguer les images IA des images réelles s'il n'était pas possible, pour le parlement, de proposer une loi où la mention "image générée par IA" serait obligatoire, comme pour celles qui sont retouchées ?
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Lise (TDM)Il y a 14 heures
Il existe déjà cela au niveau européen :

Règlement (UE) 2024/1689, article 50, paragraphe 2 :
« Les fournisseurs de systèmes d’IA, y compris de systèmes d’IA à usage général, qui génèrent des contenus de synthèse de type audio, image, vidéo ou texte, veillent à ce que les sorties des systèmes d’IA soient marquées dans un format lisible par machine et identifiables comme ayant été générées ou manipulées par une IA. »

Article 50, paragraphe 4 :
« Les déployeurs d’un système d’IA qui génère ou manipule des images ou des contenus audio ou vidéo constituant un hypertrucage indiquent que les contenus ont été générés ou manipulés par une IA. »

Pas beaucoup d'effets :/
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ArianeIl y a 14 heures
Mon Dieu, c'est la fin de toute une époque. La mode sans boutiques, sans top modèles, sans magasines.
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Mireille Il y a 13 heures
C est troublant. Cette photo IG postée par la marque de cachemire Linnealund me paraissait décalée et les couleurs "forcées" je veux dire la saturation des couleurs peau, cheveux et pull étaient " dissonnantes". Bon prendre le large des réseaux sociaux me paraît le réflexe le plus sain. Ce qui est reel c est que l être humain naît d un spermarozoide/ homme et d un ovocyte /femme dans toute sa perfection imparfaite et fragile. Quelle beauté quand on y songe...
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Lise (TDM)Il y a 1 heure
"Ce qui est reel c est que l être humain naît d un spermatozoide/ homme et d un ovocyte /femme dans toute sa perfection imparfaite et fragile. Quelle beauté quand on y songe..."

Oui !
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