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Samedi
15h - Le surf risque de ne plus faire partie de mon quotidien. Marcher lorsqu'il y a trop de vent n'est pas possible. Et du vent, ici, il y en a souvent. Alors comment atteindre la dépense énergétique quotidienne dont j'ai besoin ? Je stresse, je cherche… Il faut que je trouve quelque chose. Escalade ? Il me faudrait un partenaire. Compliqué. Le Reformer, j'en ai fait pendant un an. Pas bluffée par les résultats. Kick-boxing… Mmmh, pourquoi pas, mais sans les combats, juste pour l'entraînement. J'envoie un email à un club proche de chez nous.
En attendant, je vais changer mon appli de gym. Après deux mois d'Alice Pilates, j'en ai fait le tour : elle ne renouvelle pas assez ses cours. Je vais tenter Kayla.
17h - Envie de rien. Mais vraiment de rien.
Je regarde la peau dans le creux de mon bras. Elle est fripée et ne reprend pas sa place. Je pense aux bras des femmes de ma famille, à leur épiderme qui a perdu son collagène. Je sais que j'aurai les mêmes. Et cela me terrifie.
Où sont passées toutes mes grandes résolutions ? Mes belles pensées sur le fait de grandir plutôt que de vieillir ? Là, maintenant, elles ont totalement disparu. Dissoutes dans cette peur abyssale du non-retour.
Je déteste la plupart des dernières innovations que le progrès nous a apportées et, pourtant, je me prends à rêver d'une machine, d'une substance, de quelque chose qui permettrait à ma peau de ne pas me trahir.
Pas envie de vieillir. J'ai l'impression de n'être encore qu'au début de tout. Je balbutie mes premiers mots. Je viens tout juste de prendre mon élan. Je commence seulement à comprendre comment je fonctionne, et mon corps me dit déjà qu'il a entamé la descente de la montagne.
Les larmes glissent le long de mon cou pour tremper le col de mon tee-shirt.
Dimanche
5h - Vérification du séchage de la première partie de mon chandelier. C'est bon. Je monte la suite.
C'est périlleux. Il faut penser à l'équilibre global, anticiper les proportions, le séchage, la cuisson, prévoir les soutiens pour que les branches ne s'effondrent pas.
J'aimerais réussir du premier coup. Mais je sais que cela prendra du temps. Un objet, qui plus est fonctionnel, demande d'être ajusté, réfléchi, repris. C'est OK. Lise, c'est OK.
Mais j'ai hâte. Hâte qu'il soit assez dur pour que je puisse y caler confortablement l'une de mes petites créatures.
6h30 - Je marche. En ce moment, c'est le seul moyen que j'ai trouvé pour mettre sous camisole mes pensées grisâtres. Le rythme de mes pas m'apaise. Je suis ailleurs. Je ne me rends même plus compte que j'avance. Les montées, je ne les sens pas. Les éraflures sur mes jambes nues non plus. Méditation active spontanée ? Transe légère provoquée par le mouvement ? Aucune idée. Échappée addictive ? Sûrement.
Lundi
7h36 - Tout est prêt. Les sculptures sont emmaillotées, direction La Corogne, en Espagne, où leur nouvelle maison les attend.
On a prévu de faire l'aller-retour en deux jours. Je ne suis pas fan des longs trajets, mais là, c'est différent. Quatre de mes créations s'en vont. J'ai envie de les accompagner jusqu'à bon port.
9h10 - Deuxième podcast d'Hondelatte consacré à une année précise. C'est extra. Avec Charles, on a l'impression d'avoir pris une machine à remonter le temps. Après 1975, nous voilà en 1976.
C'est assez fou de se replonger dans l'état d'esprit de l'époque, d'entendre le phrasé des gens. Ils articulaient parfaitement. Le ton était plus posé, plus lent aussi.
10h30 - Pause. Je prends un café. Je ne sais pas pourquoi : je n'aime pas vraiment le café.
La myriade de paquets de bonbons autour de moi ne m'attire même pas. Il fut un temps où voyage en voiture - ou en train - rimait avec fraises Tagada, chamallows et petites bouteilles de coca acidulées. Plus maintenant. Non pas par discipline : je n'ai simplement plus de pulsions sucrées.
Je ne dirais pas non, en revanche, à un bon steak.
11h34 - — Maman, tu penses que la grand-mère de papa rencontrera mes enfants ?
— Chéri, elle a 94 ans…
— Oh, c'est bon alors. Je compte avoir mes premiers vers 20 ans.
…
— Il faut que je commence tôt, j'en veux cinq.
13h45 - « Tu sais, je pense que mon chandelier va casser. Il est mal équilibré. Ce n'est pas grave, je vais recommencer. »
Je suis de plus en plus en paix avec le fait d'échouer et de reprendre de zéro. Parce qu'en réalité, je ne repars jamais complètement de zéro. Chaque tentative m'apprend un petit truc, me fait comprendre quelque chose. C'est souvent infime, mais ça vaut quand même le coup.
14h - Vigo et son estuaire majestueux. Les côtes sont très peuplées. Saint-Jacques-de-Compostelle sur la gauche… Trop d'eucalyptus partout. Cette espèce, qui n'a rien à faire au Portugal, brûle comme de la paille. Et, en plus, je la trouve laide.
Je réalise que c'est la première fois que je n'aime pas un arbre.
16h - La Corogne… Nous atteignons la petite rue pavée où se situe la maison de nos acheteurs. Julien se gare sur une place interdite. Leur concierge nous attend. Je suis fébrile. Charles reste dans la voiture, au cas où. J'ai tellement peur que mes bestioles aient souffert du voyage.
Porte étroite, ascenseur pour deux personnes : je monte à pied, dans le noir, parce que je ne trouve pas l'interrupteur. Je me casse deux fois la figure. Julien m'attend en haut avec la caisse. Nous entrons dans un appartement élégant, bien agencé, décoré avec goût. J'imagine déjà où les sculptures pourraient trouver leur place. Mais je ne m'attarde pas.
On extrait de leur couette le Gastéropode Licorne et Timidité Courageuse, puis on repart chercher les dernières. Re-porte, re-ascenseur, re-escalier - cette fois, j'ai trouvé l'interrupteur - et voilà. Je les dépose avec les autres, avec des gestes de jeune mère. Elles sont intactes.
On remercie la personne qui nous a ouvert et nous voilà dehors.
Zut. Je n'ai pas pris le temps de leur dire au revoir.
20h - Pique-nique à l'hôtel devant un épisode de 24 Heures chrono. On est soulagés que tout se soit bien passé. Un peu sonnés par le rythme de la journée aussi : la route, le stress, puis deux heures de marche dans la ville en fin d'après-midi.
Je croque mes carottes, les garçons leurs chips. On se regarde et on sourit. Mission accomplie.
21h28 - Allez, dodo. On repart tôt demain.
Mardi
6h30 - Je ne sais pas si c'est la clim ou le lit, mais j'ai dormi d'une traite. Un bonheur.
7h04 - La mannequin repérée hier dans le lobby, avec son photographe et son assistant, s'avance vers le buffet. Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu de fille comme elle. À Paris, j'en croisais souvent. Minceur vertigineuse, membres infiniment longs. Une autre espèce.
Je me demande ce qu'elle va prendre au petit déjeuner. Minceur naturelle ou hautement contrôlée ? Elle opte pour une grosse cuillère d'œufs brouillés, un verre de jus d'orange et un épais pancake. OK. Honorable.
Elle s'installe. Sort son portable. Avale une gorgée de jus. Joue un peu avec ses œufs, puis se lève et s'en va.
L'assiette est intacte.
8h10 - Même pas une heure de route et j'en ai déjà marre.
Podcast sur la scientologie et Tom Cruise - Charles voulait se renseigner sur le sujet. L'angle condescendant de la journaliste m'agace. Les faits parlent déjà suffisamment d'eux-mêmes. À force d'en rajouter, le propos perd en crédibilité et devient presque moins convaincant.
10h02 - Charles fait preuve d'une patience qui m'impressionne. Alors que je suis à deux doigts de faire un trou dans le toit tellement je me sens prisonnière de la voiture, lui conserve flegme et humour.
— Tu crois que si j'ai mon premier enfant à 20 ans, tu seras encore vivante ? J'ai des doutes. Tu as combien déjà ? 44 ans ? Ouep… c'est pas gagné.
13h46 - Julien mâchouille un chewing-gum et cela m'agace.
Dans mon entourage, quatre femmes ont tout envoyé valser entre 40 et 50 ans : mari, enfants, vie bien établie. À l'époque, j'avais pensé, selon les cas : quel courage ! Ou quel égoïsme.
Mais il me manquait une donnée essentielle pour comprendre leur situation : les hormones. À la périménopause, elles peuvent sérieusement brouiller les cartes. Je le découvre aujourd'hui de l'intérieur. Selon les jours, parfois même selon les heures (voire les minutes), je peux passer de l'amour absolu à l'envie de demander le divorce pour cause de chewing-gum mâchouillé trop bruyamment.
Ma chance, peut-être, c'est d'avoir compris que certaines pensées, certaines colères, certaines certitudes peuvent être amplifiées ou déformées par ce qui se passe dans mon corps et dans ma tête. Alors je ne leur accorde plus beaucoup de crédit.
Mais quand on ne le sait pas ? Quand personne ne nous a prévenues ? On peut prendre une tempête hormonale pour une révélation. Tout bouleverser en pensant enfin y voir clair.
Et découvrir, quelques années plus tard, qu'on s'est peut-être trompée.
Mercredi
6h - Retour sur mon sentier préféré. Je dis bonjour à ma petite sculpture, restée là tout l'été à protéger les randonneurs. Sa grande sœur a été emportée, mais elle reste fidèle au poste.
6h30 - Du papier toilette souillé au bord du chemin. Je ne comprends pas comment on peut prendre la nature pour des toilettes publiques. Qu'est-ce qui se passe dans la tête de celle ou celui qui fait ça ? Aucune considération pour la personne qui passera juste après. Zéro. Rien.
Je rêve de surprendre quelqu'un sur le fait, de m'arrêter tranquillement devant lui et de commencer à lui parler. Lui demander l'heure. Le temps qu'il fait. N'importe quoi. Juste pour l'obliger, quelques secondes, à se souvenir que les autres existent.
11h - Trois heures que je suis sur ma vidéo de demain. Ça ne fonctionne pas. Pas d'évidence autour de ces chaussures de 2026. Je bugue. Je n'avance pas. Et je n'ai pas le temps de perdre du temps. Il faut enregistrer en fin de journée. J'ai mal géré l'emploi du temps de ces dernières semaines. Je suis épuisée mentalement.
Je sors retrouver Julien, qui coupe du bois dehors.
— Je vais pas y arriver.
— OK. Alors trouve un sujet qui t'amuse, où tout est fluide, et on fait un article, pas une vidéo.
— OK.
Ce n'était pas plus compliqué que ça.
13h - Beachcam : petites vagues. Je me dis que je vais tenter. Mais au bout de trente secondes à peine, boule dans l'estomac, peur qui me frigorifie les pieds.
Julien passe derrière moi :
— C'est petit, vas-y.
Même petit, cet océan, cette immensité bleue, me terrifie désormais. Je repense immédiatement au moment où j'étais sous l'eau, au courant… Je reste un peu trop longtemps devant la vidéo en direct. La crise d'angoisse monte.
Elle est autant provoquée par les images que par cette certitude glaçante, désormais assez nette : le surf et moi sommes en instance de divorce.
15h - Le monsieur qui vient réparer les toilettes de la maison passe la porte d'entrée. Cela fait six ans que nous avons des soucis avec elles. Il était temps d'agir.
Il ne parle pas anglais et a du mal à comprendre mon portugais. Peu importe. Il s'arrête devant la sculpture qui trône dans l'entrée. Un large sourire éclaire son visage. Il l'observe, lui tourne autour, puis déclare qu'il l'adore.
Cadeau du jour.
Je lui prépare un bon café et lui offre l'une des sculptures que j'aime, mais que je n'avais pas prévu de vendre. Il accepte simplement, avec une joie vraie.
15h34 - Je coupe une branche de mon chandelier. Je le sauve de l'effondrement.
Je loge ma bulle-bestiole à mi-hauteur. Toute l'idée de ce chandelier est là : offrir un abri à de petits êtres venus d'ailleurs et diffuser de la lumière.
16h - Je pars pour une deuxième balade. Je n'ai évidemment pas le temps, mais avec l'expérience, je sais qu'il faut écouter mes impulsions. Si je reste devant mon ordi, je vais exploser et finir sous mon oreiller, en larmes.
Alors je chausse mes baskets. Il fait trop chaud. Tant pis. Je choisis la promenade derrière la maison, celle qui commence par une pente raide de quinze minutes. J'ai besoin de me faire mal. De sentir que je suis forte.
Au sommet, récompense : un appel de ma petite sœur. On se retrouvera bientôt dans les Dolomites. Elle arrive d'Ouganda. J'ai tellement hâte de poser ma main sur son ventre et de sentir le bébé qui, à ce qu'il paraît, n'arrête pas de gigoter.
20h - J'épluche tous les défilés pour repérer les gimmicks, les petits trucs que l'on pourra reproduire pour s'amuser, faire évoluer un peu sa garde-robe sans forcément passer par la case « boutique ».
C'est cette dimension-là de la mode qui me passionne : les mélanges de couleurs, la manière de porter un classique, une association à laquelle on n'aurait pas pensé. Une très belle robe, parfaitement coupée, peut m'émouvoir, bien sûr, mais ce sont souvent les collections au stylisme léché qui m'inspirent le plus.
22h23 - Je cherche des images pour notre section « Brèves ». Il devient presque impossible de distinguer les photos générées par IA des vraies. Ça y est. C'est entré dans le paysage. Une couche d'illusion clandestine de plus dans nos quotidiens.
Je ne me pose même plus la question d'avoir un deuxième enfant ou non. Pour la première fois de ma vie, je réalise que je ne voudrais pas faire venir un nouvel être humain dans ce monde. Et cette pensée ouvre un immense trou noir au milieu de ma poitrine.
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