Les carnets de bord

Vendredi 3 juillet 2026

La folle du SPM / vide nécessaire / envie de chocolat

Vendredi

8h10 - Nous nous apprêtons à déposer Charles devant son école. Je suis en tenue pré-surf : pantalon trop large, tee-shirt bordeaux, les cheveux encore gainés du sel de la veille.
Comme à son habitude, le directeur est là, fringuant dans son costume bleuté.
J'hésite un instant : je ne suis pas très présentable.
Et puis zut.
Je saute de la voiture et me dirige vers le sexagénaire qui, ce soir, quittera son poste après sept ans de bons et loyaux services.
Je lui tends la main, le remercie d'avoir joué si souvent au ping-pong avec Charles, d'être toujours si bien habillé et d'écrire une newsletter hebdomadaire aussi piquante que drôle.
Son regard s'embue.
Je m'échappe.
Une petite blonde en kilt me double pour lui taper dans la main.

20h45 - Notre fils n'est pas là ce soir. C'est rare.
Sur la terrasse, Julien me parle de géopolitique, d'arbres à tailler, de cours boursiers.
Le son de ses mots me berce.
La mer, au loin, est plate. L'air est tiède. Mon vin est frais.
Et soudain, j'ai 24 ans à nouveau.
Je repense à notre deuxième rendez-vous. Ce soir-là, je m'étais dit que peu importait le sujet (puces électroniques, dernière bataille de Napoléon, randonnée en Ardèche…), je voulais entendre cette voix calme et profonde au réveil, dans les moments de vertige, le jour où je donnerai naissance à mon premier enfant, et chaque fois que j'éclaterai de rire.

Samedi

8h23 - On gravit la petite montagne derrière la maison. Rien de tel qu'une promenade pour délier les langues.
— À force de trop vouloir me protéger, tu risques de m'étouffer. Je peux aller seule à Cascais, même si c'est super difficile de se garer… Tu aplanis trop les choses autour de moi. Si un jour je suis toute seule, je vais paniquer. Laisse-moi me heurter à la vie.
Julien m'écoute.
— OK, tu as raison. Je vais faire un effort.
Je le regarde, déterminée :
— Tu vas voir, je vais te surprendre. Je suis beaucoup plus responsable que ce que tu crois.

10h03 - La porte d'entrée claque derrière moi. Je me dirige vers la voiture et je réalise que j'ai laissé sur la table les clés de la voiture. Et les clés de la maison.
Je retourne piteusement sur mes pas. Je frappe à la porte. Julien vient ouvrir.
— Oui ? Tu as oublié quelque chose ?
Je baisse les yeux :
— Les clés de la maison. Et les clés de la voiture.
On éclate de rire.

14h52 - Je pars voir une amie à trente minutes de chez nous. La route traverse de nombreux petits villages portugais, entre murs blancs, cafés défraîchis et murets décrépis. J'aime ce Portugal qui semble coincé dans les années 70.

15h34 - Elle me montre sa nouvelle acquisition : une veste de safari vintage du Paris-Dakar, retaillée par la femme qui l'a chinée.
C'est sublime.
Bon, elle est mannequin, cela aide. Mais le concept “roots urbain” de cette pièce est vraiment chouette.
J'en veux une !

18h - Coup de fil avec Lindy, l'ancienne institutrice de Charles, avec qui je suis devenue très proche au fil de ces dernières années.
Elle est originaire d'Afrique du Sud. Comme chaque été, elle y est retournée pour voir sa famille.
Ce soir, elle m'appelle depuis sa chambre. Il est 19h. La maison est verrouillée, les barrières électrifiées.
On ne sort plus, même dans la cour.
Demain, elle devait aller faire du shopping avec sa petite nièce. Impossible : les enlèvements de jeunes filles sont très fréquents en ce moment.
Je ne mesurais pas à quel point la situation était devenue tendue là-bas.

Dimanche

8h08 - Charles est au ralenti.
Entre deux abdos, je lui demande s'il a tout pour son cours de voile de demain.
Pas de réponse.
Je sens mon énervement monter.
Il finit par me démontrer par A + B qu'il n'a besoin ni de tee-shirt ni de chaussures d'eau.
Évidemment que si.
— Mais non, maman…
Avec ce petit air condescendant qui anéantit ma patience.
J'explose :
— Depuis hier, tu as raison sur tout ! Tu ne m'écoutes absolument pas ! C'est insupportable !
Et soudain, je me vois de l'extérieur.
Cela me rappelle quelqu'un.
Moi.
Il y a 28 jours.
La folle du SPM.
Je m'arrête net. Je vais vérifier mon calendrier.
Effectivement : 21e jour.
Tout s'explique.
— OK, mon chéri, tu vas voir tout cela avec ton père. Désolée d'avoir crié.

10h29 - Décathlon.
— Lise ?
Je me retourne. Oh, la créatrice de bijoux avec qui j'ai échangé il y a à peine quelques jours !
Nos fils seront dans le même club de voile la semaine prochaine.
La vie est rigolote.

14h32 — Tu vas avoir quel âge ?
— 43 ans… euh non, 44 !
Waouh. 44.
Je m'éloigne sérieusement des 40 ans. Pourtant, dans ma tête, j'y suis toujours.
Je vais avoir 44 ans.
Cela correspond en effet beaucoup mieux à ma peau qui se détend, à mes traits qui se marquent, à mon corps qui change.
D'un coup, tout s'apaise.
Mon corps ne me lâche pas. Il ne me trahit pas. Il correspond simplement à mon âge.
Cette idée me soulage. Me libère, même.

Lundi

12h34 - Défilé Jacquemus.
Je regarde, prête à analyser sans concession chaque silhouette : cette griffe me semble surestimée depuis ses débuts.
Alors oui, ce n'est pas de la haute couture. Oui, le rapport qualité/prix pose problème. Mais là, honnêtement, je n'y pense pas.
Je vois surtout ce jaune ocre si peu utilisé, alors que c'est une teinte magique. Je vois ces jupes à l'ampleur infiniment féminine, qu'il développe depuis plusieurs saisons et qui tombent à merveille. Je vois ces jeux de tissus qui ne fonctionneront peut-être pas dans la vraie vie, mais qui, là, sur ce chemin corse, donnent envie d'y croire.
Le côté “exercice de première année de stylisme” ressurgit parfois. Mais c'est ténu.
L'ensemble dégage quelque chose de doux, de solaire, de frais.
Et ce matin, je n'avais pas envie d'autre chose.

14h50 - Je pars me promener.
Sans téléphone, sans musique, sans mari. Juste avec mon sac à dos lesté de 10 kg, histoire de rendre la balade un peu sportive.
Les dix premières minutes, mes pensées tournent autour des problématiques du jour. Mais peu à peu, les sujets s'épuisent. Il n'y a plus que moi, le chemin, les cailloux, mon souffle. Et… le vide.
Un vide nécessaire, qui me manquait. Car il est la condition sine qua non de l'éclosion de nouvelles envies, de nouvelles idées.
Dans cet espace mental à la fois brumeux et immense, je ne maîtrise plus rien. J'observe.
Je sais qu'il faut être patiente. Ne rien forcer. Surtout ne rien forcer.
Et… ploum, ma nouvelle sculpture apparaît.
Elle est floue. J'ajuste mon regard. Je la modifie. La colore. La modifie encore.
Ah, que j'aime ce vide, cimaise de l'imagination.

19h08 — “C'est bateau”, ça veut dire quoi ?
Charles ne grandit pas dans un milieu francophone, alors on se retrouve souvent à devoir lui expliquer les expressions qu'il lit dans ses BD. Et moi, je m'en donne à cœur joie.
— “C'est bateau”, cela veut dire que tu ressembles à un catamaran.
— Mais non…
— Tu as raison. Cela signifie simplement que, pendant deux heures, le seul moyen de transport autorisé est le bateau.
— Maman…
— OK, excuse-moi. Cela veut dire que tu as dix minutes pour fabriquer un bateau en papier.
— Maman, t'es tellement pas drôle…
— Je sais.
Je tente une dernière fois :
— Sérieusement, “c'est bateau”, c'est une expression pour dire qu'on aimerait bien manger un gâteau à la frangipane. Ou alors, parfois, que les chaussures bateau sont interdites dans un rayon de deux kilomètres.
Charles me regarde, consterné.
— OK. Je vais demander à papa.

Mardi

5h - 120 degrés.
Après 20 heures de cuisson, je peux enfin ouvrir mon four…
Yeahhh. Ma dernière sculpture n'a pas éclaté.
Je l'avais cuite très lentement, mais j'avais peur d'une éventuelle bulle d'air. J'en ai fait des cauchemars toute la nuit.
Elle a nécessité des dizaines d'heures de travail. La perdre, même si je m'y étais préparée, m'aurait beaucoup attristée.
Je la sors du four. Elle est très lourde. Mon dos grince.
Déjà, j'imagine les teintes de son pelage.
Dégradé de violet ?

6h40 - Trop de vent pour aller me promener. Trop de vent pour aller surfer.
Bon. Eh bien, pas le choix : je vais devoir faire ma gym.
J'allume mon ordi et choisis un cours d'Alice Pilate. Elle n'a pas cette magie des coachs américaines qui réussissent, en plein gainage latéral, à te faire croire que tu es la huitième merveille du monde.
Sa voix est un peu abrupte. Elle n'est pas vraiment chaleureuse.
Mais ses sessions de 20 minutes sont infiniment efficaces…

12h - Depuis un mois, ma gencive gauche est partiellement endormie suite à une anesthésie trop forte.
Je retourne donc à mon cabinet dentaire futuriste, friand de tests ADN et de perfusions en tous genres.
Mais je ne suis plus dans les mêmes dispositions. Je perçois tout différemment : le cuir qui s'élimine sur la bordure des chaises, la tasse de café vide sur le comptoir, le non-bonjour d'une jeune assistante.
L'erreur commise m'a dessillée.
Je reviens sur terre : ce sont des êtres humains. Ils sont faillibles.
Soudain, tout leur discours anti-vieillissement, leurs tests à plusieurs milliers d'euros, leurs traitements ultra-perfectionnés - bien au-delà du dentaire - me semblent beaucoup moins essentiels.
15h - J'entends aux informations que le texte sur l'euthanasie sera bientôt voté. Le monde bascule. Je pensais que les vieilles logiques eugénistes, celles qui avaient prospéré aux États-Unis au début du XXe siècle, étaient derrière nous.
Apparemment, non.

Mercredi

8h12 - Chaussons à pompons roses, short rose, chemise vintage en jean trop grande.
Je croise mon reflet dans le miroir. J'adore cette dégaine de matin estival.
Je pourrais prendre une photo pour Insta. Mais cela impliquerait de regarder vraiment mon visage, avec le risque de me trouver moche et d'abaisser mon énergie.
Donc non.
Je photographie mes chaussons.
Photo sans risque.

9h23 - Les plaquettes pour l'exposition sont imprimées. La construction du site “Lise Huret” avance. On va y arriver.

9h34 - Je regarde l'album fait hier, avec toutes les photos de Charles endormi.
Je suis heureuse d'avoir gardé la trace de ces moments d'abandon.
Le voir dormir ainsi, de ses 2 jours à ses 12 ans, me bouleverse.

13h - Il faudrait que j'avance sur l'article de demain. Que je termine les photos des sculptures pour le site. Que je réponde à mes mails. Que je commande les moustiquaires de visage pour l'Écosse.
Mais j'ai besoin d'aller parler avec Dieu.
Alors j'arrête tout.
Je sors sur la terrasse. Je m'assois. Je ferme les yeux.

22h54 - On met en place l'exposition demain.
Je ne suis pas prête.
Je continue à photographier les sculptures une par une. Les installer dans la boîte à lumière demande des talents de contorsionniste.
Ensuite, je les mesure et rentre directement leurs dimensions dans l'admin du site que Julien est en train de construire.
Puis je vide les caisses de jouets de Charles et celles qui contiennent nos vêtements d'hiver. Je découpe une vieille couette et commence à empaqueter les sculptures pour le trajet en voiture de demain.
J'ai l'impression d'être en terminale, lorsque je faisais des nuits blanches la veille du rendu de mes projets d'arts plastiques.

0h34 - Il me reste à rentrer toutes les biographies de mes bestioles sur le site.
J'ai terriblement envie de chocolat.

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