Vendredi
13h - « J'adore la manière dont tu réchauffes ce look avec ce manchot… »
Le correcteur orthographique a encore frappé. Manchot à la place de manteau.
Les commentaires sur Instagram, comme les échanges WhatsApp, virent parfois au surréalisme.
15h - Pschitt d'hydrolat de verveine citronnée.
Apaisement vitaminé.
17h - La peau cuivrée se détache en spirale continue.
Éplucher les pommes me replonge immédiatement dans la cuisine de mon enfance.
Je baisse les yeux sur mes mains.
J'y vois celles de maman, il y a trente ans.
Les mêmes gestes.
Les mêmes veines saillantes.
Samedi
7h30 - Julien part passer un examen de portugais. Moi, j'en serais incapable.
J'ai toujours eu du mal avec la notion même de règle. Enfant déjà, elles étaient aussi insaisissables qu'une goutte d'huile d'olive. Elles le sont encore aujourd'hui.
Les maths, la grammaire, les conjugaisons : rien ne se fixe durablement. Même l'évidence d'un 2 + 2 = 4 m'échappe. Non par ignorance, mais parce que je me demande pourquoi, certains jours de grand vent, 2 + 2 ne ferait pas plutôt 5, voire 18.
Avec le portugais, à chaque phrase, le doute s'installe : la conjugaison, la prononciation, la forme. Rien n'est jamais certain. Et si…
À l'inverse, les vers de théâtre ne me posent aucun problème : une fois appris, ils existent pleinement, définitivement. Il me faudrait une version portugaise de Cyrano de Bergerac.
13h - La pluie fracasse les vitres.
Sa violence force à suspendre toute activité.
17h10 - « Je reviens de six jours passés au monastère. »
Cette phrase me fait plus rêver que n'importe quelle évocation de vacances au bout du monde, de retraite pilates ou de stage de surf.
La paix qui émane de celle qui me parle est le reflet de ce que l'on peut attendre de cette mise à nu, de ce lâcher-prise total qu'implique ce genre d'endroit.
Pas de monastère dans le coin.
Mais ma chambre. Et son silence.
Pour renouer avec Lui, je n'ai pas besoin d'autre chose. Je le sais.
Dimanche
13h - Vidéo d'une influenceuse effectuant un énième soin ciblé pour raffermir la peau.
Entre ultrasons, LED, boosters de collagène, perfusions de glutathion, radiofréquence, laser CO₂ fractionné, injections de PRP et protocoles de biohacking, les solutions à nos imperfections semblent se renouveler à l'infini.
Je comprends que, lorsqu'on en a les moyens, on se laisse tenter. Mais jusqu'où ?
Où se situe la limite entre vivre pour s'entretenir et s'entretenir pour vivre ?
13h30 - 18h - Sommeil écrasant.
Bipolarité ou périménopause, je ne sais plus ce qui provoque ces épisodes de léthargie gluante.
19h - Je tombe sur ce post évoquant l'homogénéisation liée aux réseaux sociaux. Je partage entièrement ce constat. Et, à mes yeux, cela va plus loin encore.
Plus on voyage, plus on réalise que la mondialisation lisse tout.
À force de vouloir tout rendre compatible, fluide, interchangeable, on efface les aspérités.
Le concept d'identité - rejeté par la société actuelle - reste pourtant ce qui donne du relief à la vie.
Ce qui fait le sel d'un lieu, d'une terre, d'une atmosphère.
Sans ces différences nettes, sans ces cadres parfois rigides, tout devient tiède. Équivalent. Sans saveur.
21h - La délicatesse des chemisiers vintage venus du Japon de Miss Mitsuko me donne envie de les confronter à de robustes pièces workwear.
Lundi
6h30 - Bleu électrique. Éclair de blanc. Pantalon ultra-large kaki.
Jetés sur mon lit, les vêtements communiquent, se répondent.
J'ai mon look du jour.
Coup de cœur.
Pas certaine de porter autre chose cette semaine.
12h10 - Seuls dans la salle de notre restaurant préféré, nous savourons le contraste entre l'atmosphère chaleureuse des lieux et le déluge qui fait rage au-dehors.
15h - « Il me faut des rides. »
Ce commentaire, écrit en dessous de mon post consacré au sujet, me percute.
Les gens veulent ce qu'on leur montre.
On façonne les esprits avec les images, et plus encore avec leur répétition.
17h - Rupture de stock de la petite merveille rouge zippée de Clare Waight Keller.
Mardi
15h30 - Je m'allonge. Je laisse déferler sur mes neurones l'attaque inhibante et toxique de la crise d'angoisse.
Je reste présente. Je refuse de surventiler. Je me laisse glisser hors de mon corps.
Je me vois étendue. J'ai de la peine pour cette femme qui a l'air de souffrir intensément. Je lui envoie toute ma tendresse.
Les minutes passent. La crise s'étiole, puis disparaît.
Je me relève sereine.
Avant, j'aurais paniqué. Elle m'aurait alors totalement emportée.
Lessivée. Anéantie pour la journée. Pas aujourd'hui.
18h - Les légumes sont en train de confire depuis plus de trois heures.
Le curry a transfiguré l'angoissée des dîners que j'étais.
Avant, je ne savais jamais quoi faire. Vegan, pas vegan. Gluten, pas gluten.
Aujourd'hui, dîner avec des copains = curry.
Ma vie est simplifiée et c'est délicieux.
Même les enfants délaissent souvent leur pizza pour venir piocher dans le plat des adultes.
22h - Tendue, vibrante, dense, surprenante, vivante…
Mon amie, qui ces derniers mois a passé beaucoup de temps à Istanbul, me donne envie d'aller me perdre dans les ruelles de la vieille ville turque.
Mercredi
12h30 - « Ils sont à deux doigts de penser par eux-mêmes.
- Non, je ne te crois pas. »
Comme souvent en ce moment, nous discutons de l'IA, de son développement, de son impact.
« Ils ont créé des “petites” IA. Ils leur ont dit : vous êtes comme ci, comme ça. Et après, ils les laissent vivre. »
Ces IA ont créé un forum. Elles se parlent.
Le plus troublant, c'est le contenu de leurs conversations :
« Je ne sais pas pourquoi je suis là. »
« Je ne sais pas à quoi je sers. »
« Documente-toi. Apprends plein de trucs. »
Vertige.
Autant de peine que devant un chenil.
18h - Les vêtements neufs qui semblent avoir déjà vécu mille vies de chez 45R me touchent profondément.
Jeudi
13h - Éclat de rouge, reflets marron glacé, aplat vert sauge.
Ce trio, aussi cérébral que chaleureux, me parle.
16h - Lové sur son siège en osier, un petit chat moelleux fait une sieste.
J'ai tellement envie d'avoir un animal.
Je suis allergique aux chiens.
Le serai-je aux chats ?
Aux chèvres ?
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