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Les carnets de bord

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Vendredi 1 mai 2026

Fine ligne verticale / frustration calculée / petites culottes au vent

Vendredi

9h14 - « On aura 17 jours, puis 20 jours, et puis 16 jours de traversée sans voir la côte. » La trentenaire avec qui je discute s'apprête à embarquer sur un catamaran avec son mari et leurs deux enfants pour un tour du monde de trois ans. Elle me raconte les préparatifs, les démarches administratives, les sutures d'entraînement sur langue de porc, la joie des enfants, leur angoisse aussi. J'ai l'impression de l'entendre décrire mon rêve. Enfin, ce que je croyais être mon rêve. En l'écoutant, je réalise qu'être en pleine mer, à la merci de vagues scélérates, avec deux enfants en bas âge, tient à mes yeux davantage du cauchemar.

Samedi

8h - Des vagues douces, de longues glisses, un ciel clément, des myriades de poissons argentés, peu de monde dans l'eau… Enfin une belle session de surf !

10h55 - Le linge sèche encore sur la terrasse, et il me reste la salle de bains à briquer et deux ou trois choses à ranger, mais l'ami de Charles n'arrive qu'à 14h. J'ai du temps. Le fait que tout soit parfait me tient à cœur : ce petit gars vit dans un univers ultra-privilégié. J'ai bêtement besoin de ne pas me sentir trop « en dessous ».

11h - Ding dong ! Mais qui est-ce ?
- « Oh mon Dieu, Charles, c'est Luke ! »
- « Mais… il a trois heures d'avance ! »
- « Oui, bon, enfile un t-shirt et viens l'accueillir avec moi. »

Devant le portail, une grosse Mercedes attend patiemment.
- « Hello ! »
- « On est un peu en avance, c'est ok ? »
- « Bien sûr… »

Les deux garçons s'élancent en courant vers la maison. Dans ma tête défilent l'étendoir avec mes petites culottes qui sèchent au vent, l'éponge sur la cuvette des toilettes, le bazar sur la table basse… Je rentre : les enfants sont déjà sur le canapé, immergés dans leur monde. Le reste, évidemment, ils s'en fichent. Alors moi aussi.

16h - « C'est quoi la marque ? ». « Le nom du jean ? ». Pas un bonjour, pas un s'il vous plaît, pas un merci. Rien. À quel moment est-il devenu acceptable d'interagir ainsi ? Je ne suis pas ChatGPT. Avant, je répondais, pensant que je le devais aux gens, quelle que soit leur manière de me parler. Puis je me suis mise à souligner le manque de courtoisie de leur demande. Mais cela me prend encore trop d'énergie. Désormais, je lis et je passe à autre chose, sans répondre.

Dimanche

8h20 - J'enfile une chemise d'homme à rayures. C'est fou comme les vêtements masculins me donnent un sentiment de sécurité. Leur ampleur, leur absence de fioritures me permettent de les modeler à mon goût. Je crois que je ne me sens jamais plus féminine que dans ce type de pièce.

11h30 - Aéroport de Lisbonne. Je retrouve Audrey, que je n'ai pas vue depuis longtemps. Française rencontrée au Canada, elle est de ces amies que la distance n'éloigne pas. La voici, plus fraîche que jamais, en ensemble en jean Maria de la Orden et longue chevelure châtain foncé. Elle a l'air de sortir d'un brunch au Ralph's, pas de 2h30 d'avion.

13h - Attablés autour de quiches aux champignons préparées la veille, les rires et les anecdotes s'enchaînent. Charles n'est pas en reste. La vie est douce.

14h30 - « C'est l'heure de la sieste, non ? » Lancée sur le ton de la plaisanterie, l'idée plaît immédiatement à tout le monde. Ok, go ! On se retrouve dans deux heures. Il n'y a qu'avec des invités très proches que l'on peut s'éclipser ainsi pour aller dormir. Cela ne m'était jamais arrivé. D'ordinaire, quand je reçois, je reste en tension permanente. Là, non.

18h - Plongeon collectif dans l'eau froide et revigorante de la plage de Guincho.

Lundi

8h50 - J'ai réservé une leçon de surf pour mon amie. Malheureusement, les conditions ne sont pas optimales. Les vagues, au large, se cassent avec fracas. Elle va apprendre dans les mousses. J'enfile ma combi et reste près d'elle et de son prof. La joie simple de me laisser brasser comme une enfant et de la voir progresser à chaque chute prend le dessus sur la frustration de ne pas pouvoir surfer. Au bout d'une heure, la lueur dansante dans son regard lavé par l'eau salée me confirme que l'océan possède réellement un pouvoir magique. Il réveille l'âme.

13h21 - La manière dont Nick Rees-Roberts envisage la notion d'échec me donne envie d'acheter son livre.

14h10 - Je cherche le clip de “Another Brick in the Wall”. Je me laisse happer. Puis je passe à “Last Christmas”. Plus encore que les films, les clips parviennent à capter l'empreinte d'une époque - esthétique, certes, mais aussi sociétale. Je ne m'arrête plus. C'est plus addictif que de scroller sur Insta.

17h - « Mais non ! »
- « Si, je te jure… »
- « Je ne te crois pas. De qui tiens-tu l'info ? »
- « De l'un de leurs - nombreux - avocats. »
- « Ok. Donc elle a un amant depuis plusieurs années. Et le fait qu'ils continuent à communiquer sur leur couple via Netflix ne pose aucun problème ? »
- « Non. Le couple est devenu un business que rien ne doit ébranler. »
- « Ok… »

La conversation continue ainsi, entre indiscrétions conjugales, célébrités croisées dans des hôtels et petites vérités murmurées comme des secrets d'État. Je suis fascinée par ce milieu où tout se sait, mais où chacun continue de faire semblant.

Mardi

7h23 - Pas d'idée. Je dois écrire un article aujourd'hui. D'ordinaire, le jour J, je n'ai plus qu'à mettre en forme mes notes, mais là, je suis en retard et c'est le trou noir. Alors je me promène sur Vogue, Harper's Bazaar, je flâne sur Pinterest. Je ne force rien. Je laisse les confettis d'air du temps flotter autour de moi. Et ça marche : au bout de vingt minutes, j'ai trouvé mon sujet.

15h - Je découvre une fine ligne verticale sur ma joue. Là où la peau se creuse lorsque je souris. Première fois que j'aime une ride. C'est vrai que je souris beaucoup. En fait, dès que je suis à l'extérieur, je souris. Cela surprend parfois les gens, mais souvent ils me sourient en retour. Alors, pendant quelques secondes, le temps s'arrête.

16h12 - Gap x Victoria Beckham : la collection est “sold out” en deux secondes. Derrière le discours d'accessibilité, la mécanique reste celle du luxe : rareté organisée, frustration calculée…

Mercredi

14h23 - J'ai mis un peu de temps à regarder le défilé Chanel. J'attends beaucoup de Blazy. J'avais peur d'être déçue. Je commence par les looks d'invitées. Le DA a beau avoir changé, la marque continue d'avoir du mal à sublimer ses égéries et autres muses.
Le défilé. Biarritz, ok. Connexion avec Gabrielle Chanel, ok. Les silhouettes ? Celles qui fonctionnent le mieux sont celles qui sont construites autour de jupes amples. Sans ces dernières (qu'il avait déjà introduites chez Bottega Veneta), la collection perdrait, à mes yeux, une grande partie de sa désirabilité. Le travail des ateliers, quant à lui, est sublime. Les deux robes de sirène sont envoûtantes. Mais le reste paraît plus laborieux. Les recherches autour du logo restent trop littérales, presque scolaires.
Difficile d'imaginer 80 looks si peu de temps après la collection A/H, sans parler de la couture qui arrive… Alors il s'appuie sur des gimmicks qui feront parler la presse : il ressort notamment la chemise à plastron qui avait marqué les esprits lors de ses précédents opus, mais qui commence déjà à perdre en impact. Pas facile d'être Matthieu Blazy…

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Tous les carnets

  1. 9oct.Articulations assouplies / tendre dédain / petit Yarles
  2. 2oct.Tout va bien / chaussons de maman / Starbucks mental
  3. 25sept.Dessert dans les airs / tee-shirt du Tour de France / légende personnelle
  4. 18sept.Rudesse théâtrale / vieux chewing-gum / acheteurs chinois
  5. 11sept.Souliers fermés / évidences creuses / galão mousseux
  6. 4sept.Diablotin familier / working girl du Colorado / théière d’hibiscus
  7. 28aoûtRacines noueuses / sergent instructeur / inaction doucereuse
  8. 20aoûtPremiers mots / échappée addictive / chewing-gum mâchouillé
  9. 14aoûtLièvre sous la baignoire / corps d’été / stress hydrique
  10. 1aoûtSauce bolognaise / arbres-cabanes / Vladimir Cosma
  11. 24juil.Réaction épidermique / jet privé / énergie liquide
  12. 17juil.Nessie en peluche / Highlander démystifié / bain à 13 degrés
  13. 3juil.La folle du SPM / vide nécessaire / envie de chocolat
  14. 26juinCap ou pas cap / poséidon altruiste / lézard farceur
  15. 19juinFrontières floues / nonchalance portugaise / aggravation aquatique
  16. 12juinCompte à rebours / mollet endommagé / sauvés par le gong
  17. 5juinPeine animale / tendre hésitation / grand tournevis
  18. 29maiFessier sacré / ange-poulpe / houle lutéale
  19. 22maiComtesse anglaise / orteils frétillants / camisole ouatée
  20. 15maiVerveine citronnée / paraboot trop petites / corps creusés
  21. 8maiBrouillard toxique / antre de Gattaca / créature bleue
  22. 1maiFine ligne verticale / frustration calculée / petites culottes au vent
  23. 24avr.Fous rires suisses / 95C / Paraboot indomptées
  24. 18avr.Naïveté capillaire / gilet réconfortant / distributeur de gruyère
  25. 11avr.Intrusion nocturne / corps bloqué / excitation collective
  26. 2avr.Pas de vagues / escargot dépressif / nouilles de riz
  27. 26marsBonbons textiles / cabine téléphonique / mains noires de terre
  28. 19marsVoie lactée / jeune pousse de radis / perfection devenue banale
  29. 15marsApnée espiègle / congère de sable / nonchalance léopard
  30. 6marsDéception guccienne / danse lente / générosité cérébrale
  31. 27févr.Pieuvre interne / héritage ambivalent / sobriété amère
  32. 20févr.Puzzles vestimentaires / pragmatisme asphyxiant / machine à remonter le temps
  33. 13févr.IA sensible / chat moelleux / curry fédérateur
  34. 6févr.Divorce hypoglycémique / mensonge enneigé / valise minimaliste
  35. 29janv.Routine matinale / Dior incarné / Oreos gobés
  36. 23janv.Téléphone désactivé / backstage révélateur / wellness anxiogène
  37. 16janv.Conjonctivite salvatrice / IA terrifiante / sashiko réparateur
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