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Vendredi 4 septembre 2026

Diablotin familier / working girl du Colorado / théière d’hibiscus

11h32 - Je viens de me rendre compte que j'ai mis une photo IA dans mon carrousel sans l'indiquer.
— C'est pas grave.
Julien adore l'IA. Il a trouvé en elle le meilleur des assistants : elle est en effet très compétente lorsqu'il s'agit de résoudre des problèmes liés à la programmation informatique.
— Si, cela me dérange. C'est déjà assez compliqué de se comparer à des femmes réelles. Si en plus on se retrouve face à des modèles plus que parfaits sans savoir que c'est de l'IA, on va devenir folles.
— OK. Mais puisque tu abordes le sujet, je voulais te demander : as-tu pensé à demander à ChatGPT de créer des silhouettes avec les tenues que tu proposes ? Les gens aimeraient bien voir les looks portés.
— Jamais !
— Je t'en reparle dans un mois. Je suis certain que tu auras évolué.
Je fulmine, car je sais qu'il pourrait avoir raison.

14h - — Mais cela ne concerne que les actrices, non ?
Au téléphone avec mon amie Laure (créatrice de lingerie vivant à Charleston), nous discutons de la banalisation de la prise d'Ozempic.
— Non, cela concerne tout le monde. Les gens normaux.
Alors, soit je me fais une fausse idée de ce médicament, soit on est potentiellement à l'aube d'un gigantesque scandale sanitaire.
Mais peut-être suis-je complètement à côté de la plaque...

20h12 - Je finalise mon chandelier. Je le regarde, le fais tourner sur son socle. Je ne sais pas s'il résistera à la cuisson, mais peu importe. J'aime sa forme, sa dimension enfantine et onirique. C'est un bon prototype.
Je prends une photo et ne résiste pas à l'envie de la poster sur mon compte dédié à la céramique.
Je serre les dents.
C'est différent de d'habitude. J'ai peur que les gens détestent ou qu'ils trouvent cela banalement étrange.

21h - J'ouvre Instagram. Mon cœur bat plus vite… 34 messages privés.
Ils adorent.
Énorme boost de confiance.

Samedi

9h - Je dois aller à l'atelier, faire ma séance de gym et poster un colis. Je choisis la tâche la plus ingrate mais la moins difficile à faire : la Poste. Depuis la fermeture du point relais proche de chez nous, il nous faut désormais faire 15 minutes de voiture pour déposer un colis. Et c'est très compliqué de se garer à proximité. Mais tant pis : tout est bon pour repousser ces deux choses qui me feraient pourtant du bien.

9h34 - Quatrième fois que je fais le tour du pâté de maisons : pas une place. Oups, je n'avais pas vu le bus. Ah, un espace vide mais… « reservado ». Je commence à m'agacer. Je manque de percuter un chien qui vient d'échapper à la surveillance de son maître. Je sens le stress m'envahir et je sais que, dans ces cas-là, ma patience et ma vigilance fondent comme une belle boule de glace au soleil.

9h40 - Une place. Youpi ! Je suis à 10 minutes à pied de la poste, mais je m'en moque : je suis garée, je n'ai pas abîmé la voiture et les chiens du quartier sont toujours en vie.

9h50 - Je tends la main pour ouvrir la porte du bâtiment rose, lorsque mon regard croise un écriteau : « Fermé ».

12h39 - Je virevolte dans la cuisine. Charles n'a pas mis la table. Peu importe… Julien me demande pour la cinquième fois où j'ai mis le sel. Je lui réponds en riant. Mes hormones ont apparemment décidé de me laisser tranquille aujourd'hui, et la bipolarité aussi. Oh, que j'aime lorsque ces deux-là s'entendent pour m'offrir quelques jours de vacances.
— Lise, je ne trouve vraiment pas le sel.
Un autre jour, j'aurais répondu sèchement, voire méchamment. Aujourd'hui, j'esquisse un pas de danse, ouvre un placard, déplace quelques épices et, avec une révérence théâtrale, tends victorieusement la salière à mon mari.

16h - J'entends Charles éclater de rire. Il est en FaceTime avec Luke, son ami canadien. Six ans qu'ils vivent sur deux continents différents et ils n'ont rien perdu de leur complicité.
Les mystères des connexions humaines…

Dimanche

6h30 - J'ai quitté la maison il y a cinq minutes. Mes jambes sont lourdes. Je sais que j'ai une bonne heure de marche devant moi et je n'ai pas envie. Je m'ennuie. La perspective d'affronter les pentes abruptes du sentier me fatigue d'avance.
« Tu peux faire demi-tour. »
Ah, ce diablotin si familier, toujours prompt à me susurrer de choisir l'issue la plus facile, vient de faire son apparition sur mon épaule droite.
« Allez, rentre et recouche-toi. »
Cette pensée, au lieu de me faire douter, m'électrise. Tout plutôt que de renoncer ou de laisser la paresse gagner.

6h52 - Je le savais : il suffit de vingt minutes d'effort pour que le corps s'y habitue et cesse de télégraphier en continu : « A.B.A.N.D.O.N.N.E. »
C'est bon, je ne sens plus mes jambes ; mes enjambées sont légères.
Oh, ma dernière statue est partie. Son emplacement vide m'envoie un shoot de contentement. Je suis heureuse qu'un promeneur ait eu envie de l'adopter. Elle avait passé tout l'été dehors. Elle va en avoir des choses à lui raconter.

8h30 - Tasse fumante d'hibiscus. Je fonctionne par phases en matière de boissons chaudes. Lorsque j'aime quelque chose, je peux ne consommer quasiment que cela pendant un temps.
En ce moment, c'est l'hibiscus. Plus de café, plus de thé, plus d'infusion de tilleul, plus d'eau pétillante.
Des théières entières d'hibiscus par jour.

16h - Je viens de voir passer un message de mon groupe WhatsApp de surf. Ils y vont dans une heure. Je mets mon téléphone en mode silencieux et je retourne marcher.

18h - Je franchis la porte. Mon escapade n'a pas eu l'effet escompté. Pas de vitalité exacerbée. Julien le perçoit immédiatement.
— Charles, ça te dit qu'on mette maman en pause ce soir et qu'on se commande des pizzas pour tous les deux ?

Lundi

5h - Le vent manque d'arracher les volets. J'avais oublié à quel point il pouvait souffler fort. On rentre dans cette saison où ouvrir la portière de la voiture demande une force herculéenne, où aucune coiffure ne résiste à l'extérieur, où les arbres peaufinent leur pousse en mode horizontal. Cela veut dire des promenades plus compliquées. Le vent qui me coupe la respiration m'angoisse très vite. Tout ce qui touche à l'impossibilité de respirer pleinement est devenu un problème.
Bref. Je me retourne, reforme l'oreiller vêtu d'une taie de soie. Encore une arnaque, ce truc. J'avais lu partout que c'était extraordinaire pour ne plus avoir de marques sur le visage au réveil… Faux.
Je cogite. Et si je me rachetais un tapis de course ? J'ai donné le mien il y a un an à un ami parce que je ne l'utilisais plus. Mais là, ce serait pour pallier l'impossibilité de marcher certains jours. Sauf que c'est vraiment moche dans la maison. Et puis je risque d'en faire trop.

9h - Je sors mon pantalon en velours côtelé marron. On est le 31 août et il fait bon dehors, mais j'ai envie d'automne, de confort textile. Cette matière m'inspire. J'enfile un tee-shirt bleu roi. Les teintes se valorisent mutuellement. Je pourrais m'arrêter là mais cela souffle dehors, il faut une veste. Je tombe sur mon blouson vintage vert, pourquoi pas ? C'est inattendu mais ce mix me met de bonne humeur. J'ose de plus en plus marier des pièces issues d'univers différents. Cela m'amuse. Et je crois que c'est finalement ça, le plus important : s'amuser. Il n'y a pas vraiment d'erreur possible lorsqu'il y a de la joie.

12h45 - Julien commande un “Esoteric banana”, un savant mélange de banane, de chantilly, de caramel et de fruits de la passion. J'opte pour un thé vert.

13h00 - Nous longeons la marina de Cascais. Il me prend la main.
— Je peux te parler ?
— Oui.
— Je ne voulais pas en discuter avant le resto, mais je pense qu'il y a un souci. Il y a plein de petits signes qui me font penser que tu as perdu le contrôle. Je sens tes os lorsque je te prends dans mes bras. Tes mains sont bleues de plus en plus souvent.
Je ne dis rien.
ENFIN, il s'est rendu compte qu'il y avait un problème. J'avais l'impression d'être folle. Qu'il ne voyait rien. Que je pouvais sélectionner mon alimentation, être sans cesse en mouvement, sans que cela l'inquiète. Comme si tout était normal.
Or, je savais que ça ne l'était pas. Depuis quelques semaines, j'avais reconnu cette vieille ennemie qui avait gâché cinq ans de mon adolescence. Tapie dans l'ombre depuis tant d'années, elle était sortie de sa cachette. Toujours aussi toxique, toujours aussi persuasive, toujours aussi attirante.
Les larmes coulent.
— Je n'ai pas de solution, Julien. Mais le fait que tu t'en rendes compte me fait un bien fou. Je ne te cache pas que je ne sais pas comment je vais faire. Le processus est enclenché. Et cela me terrorise.

14h23 - John Galliano annule la rétrospective que le Met devait lui consacrer. Trop de polémiques. Il est, à mes yeux, le dernier couturier de génie… Et on ne sera même pas capables de l'honorer de son vivant. Je suis en colère. En ce moment, j'ai l'impression d'être tout le temps en colère.

16h23 - Assise sur le banc rugueux d'un bar de plage, les mains serrées autour d'un lait chaud, je réfléchis. Je fais l'inventaire de tout ce qui s'entrechoque dans ma tête.
« Tu n'es pas si mince que cela. »
« Tu es plus épaisse que pas mal des filles que tu postes dans tes brèves. »
« Tu maîtrises, tu prends de l'avance pour quand tu réintégreras le riz. »
« Elle m'a dit que j'étais de plus en plus belle. »
« Oui, mais je me sens de plus en plus mal. »
« Mes fringues deviennent trop grandes. »
« Je connais l'étape d'après et elle n'est pas belle à voir. »
« Tu veux vraiment que Charles ait honte de toi à la sortie de l'école ? »
« C'est bloqué. Impossible à expliquer. Il n'y a plus rien de rationnel. »
« J'ai l'impression de revivre mon année de terminale. Et comment s'est terminée cette année de terminale ? À 35 kg. »
« Je ne veux plus de commentaires sur mon physique. Je voudrais que cela soit un non-sujet. »
« Comment cet enfer peut-il recommencer ? »
« J'ai froid. »

18h34 - « Dear Peter Quince… » Charles répète son texte pour l'audition qui aura lieu demain. Chaque année, l'école monte une pièce. Cette fois-ci, ce sera Le Songe d'une nuit d'été. La pièce jouée dans mon film préféré, Le Cercle des poètes disparus. La boucle est bouclée. Charles n'est pas mauvais. Il est même plutôt bon. Je lui recommande d'ouvrir davantage la bouche, de ne pas baisser la voix à la fin de ses phrases. Puis je lui demande de me décrire son personnage, son caractère, ce qu'il mange au petit déjeuner, son livre favori, les odeurs qu'il déteste. Bottom gagne en densité devant nos yeux.

Mardi

10h12 - — Dépêche-toi, Julien, j'ai rendez-vous à 11h et on met quarante minutes pour y aller.
— Je mets mes chaussures et j'arrive.
Je piétine. Cet énième rendez-vous chez le dentiste pour savoir si, oui ou non, il faut me resurfacer les dents, trop érodées et devenues trop sensibles, me stresse.
— Allez, go, go, go !
— C'est bon, je suis prêt.

10h54 - Nous pénétrons dans la salle d'attente de ce cabinet aussi chic que moderne. Ils sont à la pointe de tout, y compris du name-dropping. Ils ne manquent jamais de glisser qu'ils ont refait les dents de Ronaldo ou que c'est ici que Madonna vient lorsqu'elle est au Portugal.
Bref. On s'assoit. Je baisse les yeux et… je manque de m'étouffer de rire.
Julien porte deux chaussures différentes. Une destinée au jardin et une basket Adidas.
Je ris. Mais je ris.
Mon fou rire le gagne.
Mon Dieu. Je l'ai tellement stressé que cet homme pourtant si perfectionniste et précautionneux est parti de chez nous avec deux chaussures différentes.

13h32 - Il fait bon. 21 degrés, c'est ma température préférée. Celle qui me permet vraiment de jouer avec mes vêtements.
Aujourd'hui, c'est short + chemise à carreaux + blazer. On dirait une working girl du Colorado qui s'apprête à aller faire son footing. J'adore. Cela m'amuse.
Les contrastes en matière de style m'enchantent. Le premier degré m'ennuie. J'aime quand les vêtements se frottent, se contredisent, racontent plusieurs histoires à la fois.

16h - Je reste à distance de l'atelier, mais le besoin d'en franchir la porte monte aussi sûrement que la marée. À un moment, mes digues d'incertitude céderont, emportées comme les châteaux de sable érigés par Charles sur la plage.

17h - Je vais chercher un poulet rôti à l'épicerie. À la sortie, je bipe.
Ils ont dû oublier de désactiver un antivol.
Je déteste sonner dans les magasins. Cela me ramène instantanément à l'angoisse ressentie quand, ado, je jouais au Robin des Bois de la mode en piquant des fringues pour mes amies.

Mercredi

11h34 - Je vais cueillir quelques tomates dans le jardin. C'est l'un de mes moments préférés de la journée.
Le parfum si particulier des plants qui s'entortillent autour des tiges de bois, la terre sous mes pieds nus, le poids des fruits dans ma main. Observer celles qui sont encore un peu vertes, suivre leur avancée.
Faire une pause. Laisser le soleil me réchauffer.

16h - Je finalise ma vidéo pour demain : les pantalons tendance de l'automne. Avec, notamment, le retour du pantalon nineties.
Je me perds sur Pinterest à chercher des images de cette décennie. Carolyn Bessette, Jennifer Aniston, Cameron Diaz…
Et je me surprends à ne pas détester leurs looks. Avant, j'y étais allergique. Je trouvais tout mal coupé et ennuyeux.
Aujourd'hui, je perçois les choses différemment. J'apprécie cette simplicité. Les vêtements ne prennent pas toute la place, ne gomment pas la personnalité : au contraire, ils lui laissent de l'espace. Le visage compte davantage. La façon dont le corps bouge aussi.
Je crois que j'aime les nineties.
Et je ne pensais pas écrire ça un jour.

Jeudi

6h30 - Marche au lever du soleil. Il va faire très chaud aujourd'hui, alors je profite de la tiédeur du petit matin.

11h45 - L'ophtalmologue a plus d'1h30 de retard sur ses rendez-vous. Je suis là depuis 10h45.
Une heure à écouter la vie sentimentale de mes voisines de salle d'attente (qui parlent assez fort pour que je n'en perde pas une miette), à compter les traces de scotch sur le mur d'en face, à essayer de lever uniquement mon gros orteil en laissant les autres plaqués dans ma sandale, à tenter de retrouver de mémoire les vers de Cyrano de Bergerac que je connaissais par cœur plus jeune…
J'ai atteint mon point de rupture, j'ai mal aux fesses.
Je m'en vais. Tant pis, ma conjonctivite chronique attendra.

14h34 - Coup de fil avec ma meilleure amie du lycée. Après presque vingt ans sans échanger, se parler aujourd'hui - tout en ayant encore en mémoire les deux ados que nous étions - est assez vertigineux.
Évoquer nos enfants, faire l'état des lieux de nos ambitions, de nos désillusions, de ce qui ne s'est pas passé comme prévu, du beau, du grinçant, de l'évident et de l'inattendu : j'en avais rêvé plusieurs fois, mais à chaque fois, je me réveillais.
Aujourd'hui, je ne dors pas. Et son prénom est dans mon portable.

22h14 - J'ouvre la porte de l'atelier.

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