Dimanche 11 janvier
7h40 - Impossible de mettre mes lentilles : j'ai une légère conjonctivite. Impossible aussi de remettre la main sur mes lunettes. Situation familière. Je passe en mode "flou". Celui de mon adolescence, avant le diagnostic de myopie. Celui qui transformait les paquets de Marlboro en oeuvres cubistes.
Dans cet état, tout se modifie : les couleurs du plaid se fondent, la couverture de "O Diário de um Banana" se fait moelleuse, le froncement de sourcil de mon mari s'efface, les traces de doigts sur les baies vitrées s'estompent, mes pores disparaissent. Cette sourdine visuelle est une bénédiction. C'est pour cette même raison que les séries "Through the windows" de Yosigo me touchent : elles font preuve d'indulgence avec le réel.
J'adore les conjonctivites et les lunettes égarées.
Lundi 12 janvier
10h - Instagram. Le visage d'une femme d'environ soixante-dix ans apparaît. Très belle. Beauté à peine fanée. Déferlement de likes. Parmi eux, des proches, des connaissances. Commentaires dithyrambiques. Je scrolle. J'attends. J'espère. Rien. Personne ne relève l'évidence : cette femme n'existe pas. Elle n'est ni vivante, ni humaine. Ses rides n'ont été nourries par aucun sourire. L'IA me terrifie.
16h - Préparation de la potion quotidienne censée réguler mes troubles hormonaux : banane, myrtille, spiruline, blé d'orge, algues réhydratées. Ingestion. Comme dirait mon fils, ce breuvage a vraiment "un petit goût de dégueulasse". Je peine à m'y faire.
Mardi 13 janvier
13h45 - Recherche pour une prochaine vidéo. Je tombe sur Sashiko Gals. Je suis immédiatement happée. Tout fait sens dans ce collectif de femmes japonaises : la technique traditionnelle du sashiko pensée à l'origine pour réparer et devenue broderie sublimatrice, le désir de reconstruction après le tremblement de terre de 2011, l'humilité discrète et appliquée qui finit par attirer le regard des grandes marques. Sous leurs doigts, le vêtement retrouve une raison d'être. Je souris.
Mercredi 14 janvier
7h - Check des "beachcams" de Guincho, Praia Grande et Carcavelos : conditions loin d'être idéales. Pas de surf aujourd'hui. Je commence à me dessécher. Sensation quasi physique après trois jours hors de l'eau. C'en est presque douloureux. Je vais me plonger dans la piscine froide. Cela règle temporairement le problème.
9h45 : Je tombe sur les photos street style du dernier Pitti Uomo. Retour instantané à l'époque où nous vivions à Florence. À cette période, une femme m'avait contactée parce qu'elle aimait ce que j'écrivais sur Tendances de mode et voulait me rencontrer. Nous avions pris un délicieux petit-déjeuner à l'hôtel Santa Maria Novella (où la propriétaire, entièrement vêtue de Prada, m'avait offert une bouteille d'huile d'olive de sa production familiale). Russe, environ 70 ans, élégante, érudite, Maria était l'éminence grise du Pitti Uomo. Tout le monde la respectait. Pendant une journée, elle m'a prise sous son aile. Grâce à la puissance tranquille de sa présence, les dandys devenaient d'une douceur presque obséquieuse envers moi. Depuis, elle continue de m'écrire régulièrement : des mails brefs, quasi télégraphiques, pour me signaler un vieux film avec Lino Ventura à visionner, un article d'Angelo Flaccavento à lire, une pièce Aspesi à acquérir. Je chéris la présence totalement insolite mais réellement délicieuse de cette femme dans ma vie.
Jeudi 15 janvier
8h10 : Retour de mon cours collectif quotidien de Pilates Reformer. Je ne sais pas si mon fessier est plus ferme, mais mon portugais s'améliore. Après cinq ans, il était temps.
11h : Je réceptionne le jean Gaspard de chez Soeur. Je le déplie. La matière est bien dense comme j'aime. Zéro élasthanne : le rêve. Je l'enfile. Trop grand. Mais la coupe est très (TRÈS) prometteuse. Retour à l'envoyeur. Hâte de recevoir son petit frère.
14h : Café noir. Je devrais arrêter (si j'en crois mon naturopathe), mais la suppression totale de l'alcool et du Coca Light met déjà mes nerfs à rude épreuve. Je le sirote en effectuant une veille sur l'eshop d'Isabel Marant. Dans la section Chaussures, les baskets compensées sont en tête de liste. Flashback 2010 : tout le monde en voulait, Garance était ravie des siennes. Moi, je rechignais. En 2013, Isabel Marant avait fini par être écoeurée de ses propres baskets, tant elles avaient été copiées. En 2026, Kim Bekker les remet au goût du jour. Oui, la mode est un éternel recommencement. Oui, la génération Z n'a pas connu l'euphorie des années 2010 ni l'overdose qui a suivi. Et oui, ces baskets hybrides demeurent pour moi l'incarnation de l'accessoire inconfortable, daté et potentiellement nocif pour la rétine de ceux qui les croisent.
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