Jeudi
16h35 - On nous signale un problème de montage sur la vidéo. Tout notre travail se retrouve parasité par une erreur d'inattention. C'est rageant. On a du mal à passer au-dessus.
19h - Je tombe sur les dernières images produites par Carine Roitfeld. Le “porno soft” qu'elle affectionne a quelque chose de terriblement poussiéreux et de subtilement malsain (voir ici, ici et là).
Vendredi
8h - Je scrute l'océan et déclare à mon amie : « C'est foutu, il n'y a pas de vagues, les prévisions étaient fausses. » Elle rit et me répond, avec ce grand sourire confiant qui la caractérise : « Mais si, ne t'inquiète pas, dans 30 minutes elles seront là. » Cette fille a la positivité à fleur de peau, une manière de voir les choses qui fait rigoler la vie. Être à son contact est pour moi plus profitable qu'une cure de vitamine D. Une demi-heure plus tard, les vagues sont là.
16h - Vacances scolaires. Charles et son meilleur ami viennent de finir de monter la tente dans le jardin. Ils rentrent dans la maison : Charles rayonne, Tomas beaucoup moins. Il est rare que je voie cet immense gaillard à la chevelure de surfeur aussi dépité.
« Ça va, mon grand ? »
Il me regarde, mais pas un mot. Derrière lui, Charles, qui a onze mois et vingt centimètres de moins que lui, peine à contenir son amusement.
« Bon, les gars, vous me racontez ? »
« Maman, il a vu le petit tas de terre près de la piscine. »
« D'accord… et alors ? »
Silence. Puis re-silence.
Et enfin, de ce grand corps de joueur de tennis semi-pro, sort une toute petite voix :
« J'ai peur des taupes… »
Samedi
12h - Il fait chaud. Un short, une chemise. Je crois que je préfère vraiment les chemises aux tee-shirts. La tenue qu'elles apportent équilibre bien la décontraction du short.
13h - Peur de retourner à l'atelier depuis mon récent échec. Je suis dans cette phase que je connais désormais assez bien : « Je ne ferai plus jamais de sculpture. »
Je m'en ouvre à une amie chère, qui me dit : « Reviens à la source. À la base, tu fais cela par pur plaisir. »
Je ne suis pas d'accord. Non, je n'éprouve pas de plaisir immédiat à sculpter. C'est une lutte, une urgence. Ce n'est pas comme faire un gâteau.
16h - Je descends au village acheter du pain et de la wax pour ma planche de surf. La lumière est douce, le soleil me réchauffe les jambes. Un sentiment de joie diffuse m'envahit.
18h12 - Cette vidéo montrant le travail de recherche autour des matières de la collection Martin Margiela m'absorbe. J'aime tout : la dimension expérimentale, l'audace des textures, ce sentiment que la beauté naît de l'accident…
Dimanche
2h - Alors qu'une lombalgie commence à se déclarer, j'ai quand même voulu dormir sous la tente avec Charles et Julien. Mais là, je ne tiens plus. Je me traîne dehors, puis rentre dans la maison et m'allonge sur mon lit. À 6h du matin, je me réveille complètement bloquée. Impossible de bouger. À l'angoisse succède le sentiment que cette immobilité forcée, un matin de Pâques, n'a rien d'anodin. Elle me force à réfléchir, à me recentrer.
9h - J'arrive à me lever. Je vais écrire un mail pour demander pardon à une personne que j'ai blessée récemment.
10h - Lorsque je suis diminuée physiquement, j'ai le moral au top. C'est étrange. Je sais que je ne peux rien faire, alors je ne me dis plus : tu devrais aller surfer, marcher, courir, faire des abdos. D'un coup, le simple fait de tenir debout est un exploit. Et tout devient plus simple. On enchaîne les fous rires avec les garçons.
Lundi
7h - J'enfile ma chemise à carreaux toute douce. Un tartan rouge plus hivernal que printanier… mais je m'en moque, j'ai besoin de cette caresse chaleureuse. Tant pis s'il fait 27 degrés, comme hier. Je glisse le nez dehors : pluie, et quatorze degrés de moins. Parfait.
9h23 - En pleine lecture d'un livre consacré aux NDE, je suis frappée par un point récurrent. On n'y revoit pas seulement sa vie : on y ressent aussi ce que nos actes ont fait éprouver aux autres. Cela me percute. Et si le but de ma journée était simplement de ne pas ajouter d'inconfort au monde ? Que le prisme de mes choix ne soit pas moi, mais les autres ? Sourire à la personne que je croise au lieu de regarder mes pieds. Être attentive au petit garçon qui n'arrive pas à ouvrir le sac en plastique au rayon légumes, et l'aider. Ravaler la critique acide qui plomberait un moment léger. Sourire encore, après une légère réprimande à Charles, au lieu de garder le visage fermé. Ne pas monter en pression devant une phrase entendue aux infos qui me hérisse, et essayer de me mettre à la place de celui qui prononce les mots qui me révoltent.
18h - Sculpture terminée. Pas de pelage. C'est dur de s'émanciper de ses propres réflexes. La répétition est tellement confortable.
Mardi
2h - L'alarme sonne en pleine nuit. Cela arrive souvent. Un chat, une araignée… Julien se redresse : « Lise, quelqu'un est en train d'escalader le portail. » Impossible de respirer. Mon cœur perce ma poitrine. L'une de mes angoisses les plus profondes est en train de se réaliser sous nos yeux.
Voir cette silhouette perchée sur le pilier du portail, scruter notre maison à la lampe de poche, est surréaliste. Notre caméra a un haut-parleur. Julien intime à l'intrus de déguerpir. Surpris, il sursaute et s'enfuit.
La police mettra vingt minutes à répondre. On aurait eu le temps de mourir dix fois si la situation avait été plus dramatique. Prostrée dans mon lit, je sais que cet événement laissera des séquelles. Quelque chose est brisé.
3h17 - Je ne dors pas.
6h - Je suis plus bloquée que jamais.
8h - Sur la table de massage de mon ostéopathe, je ris de douleur. Le moindre mouvement est une torture. Il mettra 2h45 à assouplir mon corps.
11h30 - Je rentre et m'effondre sur mon lit.
16h - Je lis les messages de mes sœurs à propos de l'événement de cette nuit. Personne n'en prend vraiment la mesure. Dans une agression, il n'y a pas que les faits : il y a aussi la façon dont ils sont accueillis, compris ou minimisés…
23h30 - La position allongée est encore bien compliquée.
Mercredi
6h - Me lever est un soulagement. Je me demande comment je vais réussir à travailler aujourd'hui : la position assise est douloureuse. L'angoisse monte. J'avance vers la fenêtre et, devant moi, dans le ciel, je découvre un immense arc-en-ciel. Tout va bien se passer.
8h39 - Céline Dion… Le Diable s'habille en Prada 2… L'hystérie collective que suscitent les concerts en France de la chanteuse ainsi que la sortie du second opus de ce film (que je n'avais pas trouvé très bon) me laisse circonspecte. J'aimerais ressentir cet élan. J'aimerais avoir l'impression de faire partie d'un tout. Mais c'est tout le contraire : je suis allergique à l'excitation de masse.
18h - Première séance de kiné à l'hôpital. Après des années de douleurs aux genoux, une IRM a, semble-t-il, enfin trouvé le problème. La solution : trois mois de rééducation pour gainer mon genou en renforçant les muscles autour. Je descends au -1. C'est une partie de l'hôpital que je ne connais pas. J'ai l'impression de tomber dans le terrier d'Alice au pays des merveilles : des bancs de rééducation, des machines de sport complexes, des grosses boules rebondissantes, des montagnes de poids souples à accrocher aux chevilles, et au moins une dizaine de personnes, toutes très différentes, occupées à faire leurs exercices. Je passe une heure à travailler sur mon genou, mais surtout à les observer. Du trentenaire propre sur lui au jeune sportif de 15 ans, en passant par la maman fatiguée, tout le monde est contraint d'aller au ralenti. Pour se réparer, le corps a besoin de temps. Chacun semble l'avoir accepté.
Jeudi
2h12 - Je ne dors pas.
7h - Face aux photos du petit berger australien de ma sœur aînée, je réalise une fois de plus à quel point j'ai envie de vivre avec un chien. Il faut absolument que je commence ma désensibilisation afin de venir à bout de cette allergie qui me tient à distance de ce bonheur poilu.
10h05 - Je pense que je viens de trouver ma robe de l'été… Je la commande. J'espère qu'elle sera bien coupée au niveau du corsage et que le tissu ne sera pas trop transparent…
13h - « Engloutonner » : à douze ans, Charles continue - sans le faire exprès - à inventer des mots, et cela me régale.
17h - Entre les filtres et la chirurgie esthétique, je n'arrive plus à faire confiance aux visages que je croise sur Instagram (voir ici, ici et là). De plus en plus souvent, je vois les gens changer, subtilement ou non. Les visages évoluent, souvent d'une manière assez jolie. Mais je ne reconnais plus grand monde. Être moche, ou simplement banale, finira peut-être par passer pour une forme de paresse. Nous sommes à l'aube d'un eugénisme esthétique.
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