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Les carnets de bord

Chaque vendredi, Lise raconte sa semaine dans la newsletter. Ses carnets paraissent ici une semaine plus tard.

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Vendredi 12 juin 2026

Compte à rebours / mollet endommagé / sauvés par le gong

Samedi

7h23 - Pas de surf : j'ai mal à l'épaule.
Avant, j'y serais allée quand même. Mais aujourd'hui, j'ai appris à penser à la “Lise de demain”. Alors ce sera balade avec Julien, et donc discussion…
« Tu te rends compte qu'il se passe un truc avec le carnet de bord ? Tu réalises que tu reçois énormément de réponses ? Les gens sont touchés. »
« Oui. »
« Ça me frustre. Je sens qu'il faudrait en faire quelque chose. »
« Stop, Ju. Tu sais à quel point tout cela est fragile. Dès que je commence à me demander ce que les autres - ou toi - en pensent, ou ce que cela pourrait devenir, je n'ai plus envie d'écrire. Je dois rester dans une vraie spontanéité. J'écris. Je ne me pose pas trop de questions. Je publie. Point. N'abîme pas tout. »

9h23. - Je guette son reflet au sommet de la colline.
Rien.
Ma sculpture s'est envolée.
Je vérifie qu'elle n'a pas été jetée plus loin ou brisée. Non, elle n'est plus là.
Mon Dieu. Cela a marché. Elle a été adoptée.
Oh, comme j'aurais aimé être un petit oiseau pour assister à la scène !

10h. - Il a fait très chaud pendant la balade. Je me change et enfile un nouveau tee-shirt.
« Il te va super bien. »
Puis, sur un ton prudent :
« C'est rare de te voir avec un truc pas trop large... »
« C'est vrai. Mais pour le coup, ce tee-shirt est vraiment bien coupé, alors j'ai fait une exception. »
Mon pauvre mari. Il a une femme complexée un jour sur deux. Même plein d'empathie, il a parfois du mal à suivre.

15h54 - Charles et son amie construisent une muraille de sable à quelques mètres de l'eau. Ils ont presque 13 ans.
Ils ne se rendent pas compte à quel point leurs corps ont changé ces derniers mois.
Ils se poursuivent, se jettent des algues, repartent en courant.
Assise plus loin, je les observe, émue. Je sais que le temps de leur innocence partagée est compté.

21h - Je sculpte. Tout est fluide.

Dimanche

8h37 - La personne qui doit s'occuper de ma future expo répond à peine à mes textos. Cela me rend folle.
Il faut organiser plein de trucs, mais elle n'a pas l'air concernée.
Je commence à lui écrire un message assez sec, puis je me reprends. Je suis à un jour de mes règles. J'ai conscience que, dans ces moments-là, mes réactions sont souvent abruptes et « légèrement » démesurées.
Je vais attendre encore deux jours. Après, je reprendrai contact.

9h - Je suis à l'atelier. J'ai envie de bouger.
« Allez, on va aux puces de Colares ! »
« Oh, maman... C'est obligatoire ? »
« J'avoue que, présenté comme ça, cela a l'air nul. Mais mon chéri, c'est souvent lorsqu'on sort de sa zone de confort que la vie nous réserve des surprises.
Tu ne sais jamais ce que tu vas trouver une fois la porte de la maison franchie.
Un prospectus gondolé par la pluie, aux allures d'œuvre d'art contemporaine.
Une bribe de conversation qui te fera voyager.
Une babiole qui sera le début de l'une de tes histoires. »

9h35 - Charles est fasciné par les montres à gousset. Noircies par les années, à l'arrêt pour la plupart, elles lui donnent l'impression d'être devant le contenu d'un coffre au trésor.
Pour ma part, depuis que j'ai aperçu un jeune homme trisomique derrière un stand, je n'arrive plus à me concentrer sur les casseroles en cuivre qui m'entourent.
Il est tout seul. J'ai envie d'aller à sa rencontre.
Je m'approche et jette un œil à son étal. Il lève les yeux vers moi.
Un sourire illumine tout son visage.
Je lui prends un collier.
Nouveau sourire.
Il me rend ma monnaie consciencieusement.
Une vieille dame s'approche et lui pose une main sur l'épaule. Sa maman.
Dans son regard, je perçois de la fatigue mais surtout une immense tendresse.

10h02 - 1 euro le livre d'occasion. On en prend 5.
Lire des ouvrages écrits avant les années 70, c'est comme monter dans une machine à remonter le temps. Je trouve cela fascinant de voir comment les choses étaient perçues à l'époque. Cela remet un peu de nuance dans l'image que l'on se fait du passé.

10h13 - On s'offre un petit pain à la boulangerie du coin.
Que ce soit ici, à Florence ou à Toronto, nous n'avons jamais trouvé de viennoiseries à la hauteur des pâtisseries françaises. Je ne sais pas à quoi cela tient, mais je trouve ça fascinant.
« Et si on les mangeait sur la plage ? »
« Ok. »
On remonte en voiture et, cinq minutes plus tard, nous voici face à l'océan.
Les garçons partent devant s'installer sur le sable. J'enfile un short, ferme la voiture et tombe sur mon ancien prof de surf.
On parle des prédictions météo des prochains jours, on “gossipe” gentiment sur ses élèves, lorsque soudain nous voyons Charles courir vers nous, foncer vers la voiture et s'y enfermer.
Il descend la fenêtre de trois centimètres et nous hurle :
« Un rat ! Il y a un rat sur la plage ! Je n'y retournerai jamais ! »
Fou rire.

Lundi

7h10 - Je relis le commentaire qui a suivi ma story où je montre les livres achetés aux puces :
« Omg... didn't expect to see Russia love here!
You should definitely visit and enjoy it! As a Ukrainian I will leave you to that... »
Je le relis une nouvelle fois pour être sûre d'avoir compris.
Montrer un livre d'Alexandre Dumas sur son voyage en Russie est donc problématique aujourd'hui ?
La Russie est un pays culturellement extrêmement riche. Heureusement qu'elle ne se résume pas à son dirigeant actuel…
Mais ce commentaire me glace. Il sous-entend qu'il faudrait renoncer à lire les écrivains russes, à s'intéresser à l'histoire russe, à sa culture, sous prétexte que l'on désapprouve son gouvernement. Faudrait-il appliquer le même traitement à la Chine, aux États-Unis, ou à n'importe quel autre pays dont on critique le pouvoir en place ?
Je trouve cette manière de penser étrange.

8h45 - Je suis à la limite de « l'outside », cette zone au large où les surfeurs attendent les vagues avant qu'elles ne cassent. Deux autres surfeurs se sont positionnés un peu plus haut, pour prendre les plus grosses vagues. Moi, je suis bien là où je suis. J'en attrape plein.
Un set arrive. Je suis dans la trajectoire de l'un des surfeurs. Il vient sur la droite. Il faudrait que je rame vers lui pour sortir de sa ligne, mais il zigzague. J'ai peur, en bougeant, de me retrouver pile sur lui. Je n'arrive pas à lire la situation correctement, alors je décide de m'arrêter.
Je me tourne vers lui pour établir un contact visuel. Il va m'éviter, c'est facile. Mais non. Il me fonce dessus. Jusqu'à la dernière seconde, je n'y crois pas.
Puis il y a la collision. Son aileron cisaille mon mollet.
Il est en rage. J'essaie de lui parler. Il ne veut rien savoir.
« Vous m'avez blessée. »
« La combinaison est percée ? »
« Non. »
« Alors ce n'est rien. »
« Mais vous avez vu que je me suis arrêtée. Vous pouviez m'éviter. »
« Oui, je pouvais. »
Il part. J'ai super mal. Je rame jusqu'au sable, où j'éclate en sanglots.

16h - Entre deux coups de pinceau bleuté, la coiffeuse me dit :
« Vous êtes la seule de mes clientes à ne pas être sur son portable… »
Je souris. Je ne peux pas lui expliquer que cela me fait penser à Charles... Quand il avait cinq ans, il restait parfois longtemps immobile sur le canapé et, si on lui demandait ce qu'il faisait, il répondait :
« Je lis mon cerveau. »

17h47 - « Quel âge avez-vous ? »
Elle lui donne sa date de naissance.
« 1939. »
Puis elle ajoute :
« Do the math. »
Le coiffeur ne s'y risque pas.
« Mais je suis en super forme. Je fais mes exercices tous les jours. Et vous ? »
Il pose machinalement une main sur son ventre rebondi.
« Moi ? Non… »
« Vous devriez. Mon mari ne fait pas d'exercice physique, mais il lit de la philosophie tous les jours. Moi, je fais du sport, mais je regarde la télé. On devrait fusionner. »
Elle éclate de rire.
« Parce que moi, je peux encore monter les escaliers, mais j'oublie tout. Et lui, c'est l'inverse. »

Mardi

6h - Pas de surf. Trop mal au mollet.

6h20 - Je prépare ma vidéo sur les accessoires.
Trouver l'angle d'attaque est la partie la plus difficile. Une fois que je l'ai, le reste suit généralement tout seul.

8h34 - Je me prépare psychologiquement.
Dans trois heures, je suis invitée à un déjeuner organisé pour le lancement de la mini-collection créée par une amie avec une marque de maillots de bain.
Je ne suis pas faite pour ce genre d'événement, mais j'ai envie de lui faire plaisir, alors je me force un peu.

13h10 - Me voici à Praia do Rei, où je retrouve une quinzaine de femmes venues célébrer cette collab' évoquant l'univers de Sauvés par le gong.
Assises de part et d'autre d'une longue table en bois blanc, les discussions vont bon train.
« Oh, c'est un thème années 90 ? »
« Tu penses que l'on peut améliorer la jawline avec du Botox ? »
« Je ne mange pas de poisson. »
« Tendances de Mode… mmmh attends… non, je ne connais pas vraiment. »
« Commande commune ? On prend du poisson ? »
« Quand tu es mannequin, les cachets entre une agence à Lisbonne et une agence à Paris n'ont rien à voir. »
« Trois années, trois studios ouverts. »
« Montre-leur ta jawline ! »
« Je viens de finir mon premier roman. »
« Marie, ta robe est trop belle. »
« On a commandé il y a combien de temps ? »
« Je suis honteuse : dix ans au Portugal et je ne parle toujours pas portugais. »
« J'ai adoré Empathie. »
« J'ai détesté Empathie, et tu sais pourquoi. »
« Tu prends du poulpe ? »
« Elle vient de fermer sa marque. »
« Non, ce n'est pas une blague, je suis vraiment mariée avec C… »
« Il faut que je refasse du Botox. »
« Je surfe une 8'8, elle est recouverte de dessins du tatoueur Jean André. »
« Il n'y a pas d'eau ? »
« C'était un faux positif. »
« Alors, cette collab ? »
« J'ai croisé Jared Leto, il avait l'air de sortir du formol. »

Mercredi

9h07 - Jour férié.
Charles a décidé de me suivre dans ma séance de sport.
Il commence bravache. Il termine en demandant grâce.
Ses expressions de douleur tragi-comiques m'empêchent de tenir ma troisième planche.

11h34 - Je reçois mes myrtilles sauvages en poudre, l'élément ultime de mon smoothie quotidien.
Avant, je prenais des myrtilles congelées, mais mon naturopathe a décidé de passer à la vitesse supérieure avec des ingrédients encore plus pointus.
J'aurais préféré qu'il garde les fruits congelés et remplace la spiruline et les algues par des fraises Tagada, mais nous n'avons apparemment pas les mêmes priorités…

14h46 - Je prépare un post Instagram sur les bermudas.
Je me perds de photo en photo. Je remonte le temps : street style des années 2010.
Je me revois découvrir ces images pour la première fois. Nous habitions alors Vancouver.
Je me rappelle détailler les looks, scruter les clichés de Scott Schuman, de Tommy Ton, de Garance Doré, pour tenter d'en extraire l'air du temps.
Cela revêtait tellement d'importance à mes yeux.
Comprendre. Analyser. Déduire. Projeter. Rêver.
Ce monde me fascinait.
Il ne me fascine plus du tout.

Jeudi

11h - « J'active d'abord les pompes lymphatiques au niveau du ventre, puis je passe aux jambes. »
Deuxième séance de drainage lymphatique avec ma kiné…
L'avant/après est juste dingue.
En fait, je ne suis pas « grasse des jambes ». J'ai juste une mauvaise circulation de la lymphe.

17h27 - On nous livre un gros appareil électroménager.
Le « moule » de protection en polystyrène est impressionnant.
Charles passe devant.
« Oh ! Cela ferait une super base pour mes figurines. On peut aller les chercher dans le garage ? »
12 ans.
L'âge où l'on est, un jour, un petit homme qui code sur son ordinateur, et le lendemain, un enfant qui rêve encore de plonger dans ses Playmobil.

Vendredi

8h37 - J'ai pris du retard sur tout. Le stress monte entre nos deux bureaux.
Travailler ensemble, c'est chouette, mais dès que cela se tend, cela peut vite devenir insupportable.
Il faut que je m'échappe.
Je sais que je n'ai pas le temps, mais je décide quand même d'aller surfer. À Praia Grande.
J'ai vérifié les conditions : elles sont ok. Une fois là-bas, je réalise que c'est plus gros que prévu. Il y a tellement d'eau, contrairement aux plages plus « plates » comme Carcavelos…
Mais j'y vais.
Je rame. Je file vers le large.
Je prends quatre vagues. Mais quatre belles vagues, qui me réconcilient un peu avec cet endroit qui me fait si peur.
Je regarde ma montre.
Pas de cinquième vague. Il faut aller monter la vidéo.

En avant-première

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Tous les carnets

  1. 9oct.Articulations assouplies / tendre dédain / petit Yarles
  2. 2oct.Tout va bien / chaussons de maman / Starbucks mental
  3. 25sept.Dessert dans les airs / tee-shirt du Tour de France / légende personnelle
  4. 18sept.Rudesse théâtrale / vieux chewing-gum / acheteurs chinois
  5. 11sept.Souliers fermés / évidences creuses / galão mousseux
  6. 4sept.Diablotin familier / working girl du Colorado / théière d’hibiscus
  7. 28aoûtRacines noueuses / sergent instructeur / inaction doucereuse
  8. 20aoûtPremiers mots / échappée addictive / chewing-gum mâchouillé
  9. 14aoûtLièvre sous la baignoire / corps d’été / stress hydrique
  10. 1aoûtSauce bolognaise / arbres-cabanes / Vladimir Cosma
  11. 24juil.Réaction épidermique / jet privé / énergie liquide
  12. 17juil.Nessie en peluche / Highlander démystifié / bain à 13 degrés
  13. 3juil.La folle du SPM / vide nécessaire / envie de chocolat
  14. 26juinCap ou pas cap / poséidon altruiste / lézard farceur
  15. 19juinFrontières floues / nonchalance portugaise / aggravation aquatique
  16. 12juinCompte à rebours / mollet endommagé / sauvés par le gong
  17. 5juinPeine animale / tendre hésitation / grand tournevis
  18. 29maiFessier sacré / ange-poulpe / houle lutéale
  19. 22maiComtesse anglaise / orteils frétillants / camisole ouatée
  20. 15maiVerveine citronnée / paraboot trop petites / corps creusés
  21. 8maiBrouillard toxique / antre de Gattaca / créature bleue
  22. 1maiFine ligne verticale / frustration calculée / petites culottes au vent
  23. 24avr.Fous rires suisses / 95C / Paraboot indomptées
  24. 18avr.Naïveté capillaire / gilet réconfortant / distributeur de gruyère
  25. 11avr.Intrusion nocturne / corps bloqué / excitation collective
  26. 2avr.Pas de vagues / escargot dépressif / nouilles de riz
  27. 26marsBonbons textiles / cabine téléphonique / mains noires de terre
  28. 19marsVoie lactée / jeune pousse de radis / perfection devenue banale
  29. 15marsApnée espiègle / congère de sable / nonchalance léopard
  30. 6marsDéception guccienne / danse lente / générosité cérébrale
  31. 27févr.Pieuvre interne / héritage ambivalent / sobriété amère
  32. 20févr.Puzzles vestimentaires / pragmatisme asphyxiant / machine à remonter le temps
  33. 13févr.IA sensible / chat moelleux / curry fédérateur
  34. 6févr.Divorce hypoglycémique / mensonge enneigé / valise minimaliste
  35. 29janv.Routine matinale / Dior incarné / Oreos gobés
  36. 23janv.Téléphone désactivé / backstage révélateur / wellness anxiogène
  37. 16janv.Conjonctivite salvatrice / IA terrifiante / sashiko réparateur
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