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Les carnets de bord

Chaque vendredi, Lise raconte sa semaine dans la newsletter. Ses carnets paraissent ici une semaine plus tard.

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Vendredi 2 octobre 2026

Tout va bien / chaussons de maman / Starbucks mental

Vendredi

12h30 - Pile à l'heure. Je déteste être en retard.

12h40 - Bon, apparemment, ce n'est pas le cas de mes amis.

12h45 - Pas de souci. J'ai apporté Clarity & Connection, de Yung Pueblo. Idéal pour la situation : je lis quelques lignes, puis je les laisse infuser en regardant la baie de Cascais s'étaler devant moi.

12h50 - Est-ce que je me suis trompée de jour ?

12h55 - Paul ! L'énervement qui commençait à monter s'envole d'un coup, balayé par la joie sans partage de serrer dans mes bras mon ami que je n'avais pas vu depuis plusieurs mois.

13h20 - Betty arrive avec un grand sourire et sans le moindre début d'excuse. Cette fois-ci, la joie ne dépasse pas tout à fait l'agacement.

Samedi

8h21 - Salle d'attente de l'hôpital. Mais quelle est donc la langue de nos voisines ? J'y entends des tonalités russes, espagnoles, et même une petite note de coréen. Impossible à identifier. Julien vote pour du suédois. Perso, je penche pour un dialecte inuit. Bref, mystère total.

9h34 - En attendant les résultats de la prise de sang, et après avoir renversé mon café sur mon ordi puis sauvé ce dernier in extremis grâce au papier toilette des WC, je m'attaque au test « Ce qui vous fait hésiter quand vous vous habillez », imaginé par Charlotte.
J'adore les tests. Je n'en fais quasiment plus, mais j'adore ça. Cela me rappelle ceux des Astrapi de mon enfance - « aventurière gourmande ? lectrice rêveuse ? » - puis, quelques années plus tard, ceux de Biba ou Cosmo.
Charlotte a eu une brillante idée. Son test est plus amusant que ceux de Bayard Presse et nettement plus intelligent que leurs cousins des magazines féminins.

11h23 - — Je suis venue parce que j'ai l'impression de retomber dans l'anorexie et que je sens que mon cœur n'est pas comme d'habitude.
Voilà ce que j'ai formulé, la voix tendue et les larmes au bord des cils, au médecin il y a un peu moins de trois heures.
La voilà qui revient avec les résultats des examens.
— Tout va bien, madame. Les examens sont bons. Vous allez très bien.
Et ?
Et rien. RIEN.
L'anorexie ? Rien. Pas une question. Pas un mot.
Cette femme me renvoie chez moi.
— Tout va bien. Ah oui, il ne faut plus perdre de poids, hein !
Je sors. Et je ne sais plus.
Suis-je folle ? Est-ce que je dramatise ? Est-ce qu'en fait, tout va bien ? Est-ce que mon mari est fou de s'inquiéter ? Est-ce que mes pantalons me vont finalement toujours ? Est-ce que je ne sens pas la pente devenir de plus en plus glissante ? Est-ce que la question de ce que j'ingère - ou n'ingère pas - n'est pas en train de dévorer toutes mes autres pensées ?
« Vous allez très bien. »
Si elle le dit.
Alors pas besoin d'ajouter ce petit morceau de pain que je me force à déglutir depuis cinq matins. Tout va bien. C'est un médecin qui le dit, alors pourquoi m'inquiéter ?
Je dois juste être folle.

15h32 - Les parents d'une copine de Charles viennent de se découvrir des ancêtres canadiens. Ils sont aux anges : un nouveau passeport en perspective !
Je les envie. À l'époque, on était à deux doigts d'obtenir la nationalité canadienne, mais une bêtise avait tout gâché.
Je rêve d'un tiroir rempli de passeports différents.

18h - Le pape. De très belles images d'unité défilent dans les médias. Cela me fait du bien. C'est pur, c'est joyeux, c'est l'inverse de tout ce que je vois ces derniers temps dans l'actualité.
Et puis je tombe sur cette photo.
Elle dit tout. Pas besoin de grands discours.

Dimanche

17h - Balade sur la plage avec Charles et Julien.
Charles est choqué de n'avoir quasiment aucun souvenir de notre vie à Toronto. Alors on lui raconte.
Et d'image en image, d'anecdote en anecdote, le brouillard se dissipe par endroits. C'est fabuleux de voir comment fonctionne la mémoire. On lui donne un détail, il en retrouve un autre, qui fait remonter une sensation, qui à son tour redessine un lieu.
Tout n'était pas parfait, mais il y avait quand même des choses extraordinaires : vivre aussi haut dans les nuages, les “amenities” complètement folles de l'immeuble, la relation complice avec l'équipe de conciergerie, la luge tous les hivers en bas de la rue, les écureuils qui couraient le long des toits… Peu à peu, les souvenirs reviennent. Et avec eux, une pointe de nostalgie.
En rentrant, il me dit :
— Tu vois, maman, je n'aime pas le Portugal. Je préfère les pays froids. Mais je sais que le jour où on partira, ce sera pareil qu'avec le Canada : je regretterai et je te dirai : « Tu te rappelles les couchers de soleil ? L'océan au fond du jardin ? La plage à cinq minutes ?… »

Lundi

10h04 - — Tu as vu ma vague ?
— Non, mais… ton ancien prof de surf était là. Il est venu me demander : « Tu as vu la vague de Lise ? » Je lui ai répondu que non, et il a ajouté : « Regarde, je l'ai filmée. Je peux la mettre sur Insta ? »

16h45 - La baguette chauffe dans le grille-pain. Charles s'appuie contre le mur en attendant.
— Maman, j'ai pas envie de repousser les gens quand ils me poussent. J'ai pas envie d'être plus méchant que celui qui me dit un truc méchant. Mais le problème, c'est que personne ne me respecte. Même les filles sont violentes sur le terrain de foot… C'est quoi, mon problème ?
— OK. Tu n'as pas envie de répondre, ou tu as peur des conséquences ?
— Un peu des deux.
— Mon chéri, à ce stade, il faut leur montrer que tu mérites le respect. On ne te touche pas. C'est tout. Tu préviens une fois, deux fois… Et s'ils ne comprennent pas, je t'autorise à te défendre. Enfin, pas à envoyer quelqu'un à l'hôpital, d'accord ? Mais à t'imposer.
— Mais je vais me faire exclure. Ou convoquer.
— Alors tu t'expliqueras.
— Mais les autres vont mentir.
— Alors tu expliqueras encore. Et si les adultes ne comprennent pas, tant pis. Mais au moins, tu auras montré qu'on ne te marche pas dessus.

21h32 - Second “repartage” de story Instagram sur le pape.
— Arrête, Lise, tu vas perdre des followers.
— Mais je fais rien de mal, c'est que du beau.
— Oui, mais de nos jours, c'est clivant.
— Je cherche à convertir personne. J'aurais pu faire exactement la même chose avec une belle musique juive, ou autre.
— Tu joues un jeu dangereux.
— Oui, ben j'assume. Et puis bon, par rapport à sainte Blandine et aux lions, je suis plutôt safe ;)

Mardi

7h46 - Sur le seuil de la porte, je serre Charles très fort dans mes bras. Je n'ai pas envie qu'il me laisse. Je n'ai pas envie de quitter mes chaussons de maman.
Je le respire, le garde encore un instant contre moi, puis je le lâche à regret.
— Tire le meilleur de cette journée, mon chéri. Je t'aime.
J'agite encore la main alors que la voiture a disparu depuis longtemps.

7h58 - Marche dans la montagne embrumée. Parfaite métaphore de mon état psychologique.

9h45 - Grosse attaque de pensées toxiques. « Pas de petit déjeuner. Le docteur a dit qu'il n'y avait pas de souci. »
Je sens littéralement une aura noirâtre et poisseuse autour de moi. La preuve : Julien me contourne lorsqu'il me croise. Il est si gêné dans ces moments-là. Il a peur de faire le mauvais geste, de dire la mauvaise chose.
Alors je prends les devants.
— Tu veux un massage du crâne ?
— Sérieux ?
— Oui :)
Il retourne devant son ordinateur, je mets Cette guerre de Ben Mazué dans mes oreilles et c'est parti pour un malaxage du cuir chevelu.
Me décentrer, même un peu, me fait un bien fou.

11h - J'adore porter un bonnet à l'intérieur. J'essaie de comprendre pourquoi… Est-ce que c'est pour réchauffer mes idées ? Leur créer un espace cosy ? Comme lorsque, à 22 ans, je passais mes soirées au Starbucks de Radnor (Pennsylvanie), enfoncée dans un énorme fauteuil en cuir avec la conviction d'avoir trouvé l'endroit idéal pour penser en grand. Carnet, crayon, thé aux fruits rouges XXL : j'étais parée.
Mon bonnet, c'est mon Starbucks mental.

Mercredi

8h34 - Embouteillage vers Lisbonne. Je me demande comment font tous ces gens qui restent bloqués comme ça chaque matin pour ne pas devenir fous. J'espère au moins que cette immobilité forcée développe leur imagination…
De mon côté, j'envisage diverses possibilités pour régler le problème. Tout y passe : voitures volantes (quelle forme ? quelles roues pour l'atterrissage ? quelle couleur ?), voitures sans chauffeur capables de calculer la bonne distance entre elles et donc de fluidifier le trafic, tunnels souterrains, développement des transports par cigogne - qui nécessiterait évidemment de pouvoir se rapetisser…
Attention, la moto !
OK. En fait, mieux vaut peut-être rester concentrée.

20h45 - Défilé Dries Van Noten. Tout n'est pas réussi, mais certaines associations poussent à aller fouiller dans sa penderie, puis dans celle de sa voisine, avec l'envie de devenir, le temps d'une journée, une héroïne un peu loufoque férue d'imprimés floraux, de colliers colorés et d'élégance désuète.

Jeudi

6h30 - Je prépare le petit déjeuner de Charles, puis regagne mon lit. Je suis épuisée. La nuit a été inexistante.

7h40 - Je me relève, dépose un bisou sur le front de l'adolescent et ferme la porte d'entrée. Et maintenant, je fais quoi ? Je retourne me coucher ?
Pas dans mon lit. Je prends une couverture et vais dehors. Je m'allonge et regarde le ciel.
Oh, la lune.
Sa rondeur, sa présence distante me rassurent.
Je jette un coup d'œil vers la piscine. Je sais qu'elle est froide. Je sais aussi que cette eau a peut-être le pouvoir de provoquer le petit électrochoc dont j'ai besoin pour repasser du côté positif de la Force.

7h50 - J'hésite.

7h54 - Je fais glisser mon pyjama. Me voilà nue dans le jardin. Je monte sur la margelle du bassin et trempe un orteil.
Glaciale.
Tout se joue à cet instant. Soit j'y vais et je me donne une chance, soit je renonce et la grisaille gagne.
Je descends lentement les marches, puis immerge mon corps jusqu'à la taille.
Un, deux, trois.
Et me voilà sous l'eau.

10h45 - Les bonbonnières en verre soufflé de Nienke Sikkema m'intriguent. Leur transparence, leurs teintes acidulées, cette fantaisie proche de l'enfance : tout cela m'attire.
Cela fait plusieurs fois, ces derniers mois, que le verre soufflé surgit dans mon quotidien. Une amie qui verrait bien mes sculptures déclinées en verre. Une céramiste que j'admire, partie en résidence pour apprendre la technique. Des objets soufflés aperçus sur un marché, juste à côté des céramiques de mon père.
Je laisse mon esprit s'amuser avec l'idée de flirter avec ce nouvel univers.

19h05 - Voilà bientôt six ans que nous venons dîner dans ce restaurant du village. Les serveurs ont une vraie affection pour Charles. Ils l'ont vu passer du petit garçon de 7 ans, BD sous le bras, à l'ado souriant et un peu réservé qu'il est aujourd'hui.
Ce soir, alors qu'il a terminé ses frites, le serveur lui apporte discrètement une deuxième portion avec un clin d'œil. Un autre passe derrière lui et lui ébouriffe gentiment les cheveux.
Il y a dans ces petites attentions quelque chose de profondément tendre qui m'émeut. Et cette douceur autour de nous finit par déteindre un peu sur moi.
Je commande une glace.

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Tous les carnets

  1. 9oct.Articulations assouplies / tendre dédain / petit Yarles
  2. 2oct.Tout va bien / chaussons de maman / Starbucks mental
  3. 25sept.Dessert dans les airs / tee-shirt du Tour de France / légende personnelle
  4. 18sept.Rudesse théâtrale / vieux chewing-gum / acheteurs chinois
  5. 11sept.Souliers fermés / évidences creuses / galão mousseux
  6. 4sept.Diablotin familier / working girl du Colorado / théière d’hibiscus
  7. 28aoûtRacines noueuses / sergent instructeur / inaction doucereuse
  8. 20aoûtPremiers mots / échappée addictive / chewing-gum mâchouillé
  9. 14aoûtLièvre sous la baignoire / corps d’été / stress hydrique
  10. 1aoûtSauce bolognaise / arbres-cabanes / Vladimir Cosma
  11. 24juil.Réaction épidermique / jet privé / énergie liquide
  12. 17juil.Nessie en peluche / Highlander démystifié / bain à 13 degrés
  13. 3juil.La folle du SPM / vide nécessaire / envie de chocolat
  14. 26juinCap ou pas cap / poséidon altruiste / lézard farceur
  15. 19juinFrontières floues / nonchalance portugaise / aggravation aquatique
  16. 12juinCompte à rebours / mollet endommagé / sauvés par le gong
  17. 5juinPeine animale / tendre hésitation / grand tournevis
  18. 29maiFessier sacré / ange-poulpe / houle lutéale
  19. 22maiComtesse anglaise / orteils frétillants / camisole ouatée
  20. 15maiVerveine citronnée / paraboot trop petites / corps creusés
  21. 8maiBrouillard toxique / antre de Gattaca / créature bleue
  22. 1maiFine ligne verticale / frustration calculée / petites culottes au vent
  23. 24avr.Fous rires suisses / 95C / Paraboot indomptées
  24. 18avr.Naïveté capillaire / gilet réconfortant / distributeur de gruyère
  25. 11avr.Intrusion nocturne / corps bloqué / excitation collective
  26. 2avr.Pas de vagues / escargot dépressif / nouilles de riz
  27. 26marsBonbons textiles / cabine téléphonique / mains noires de terre
  28. 19marsVoie lactée / jeune pousse de radis / perfection devenue banale
  29. 15marsApnée espiègle / congère de sable / nonchalance léopard
  30. 6marsDéception guccienne / danse lente / générosité cérébrale
  31. 27févr.Pieuvre interne / héritage ambivalent / sobriété amère
  32. 20févr.Puzzles vestimentaires / pragmatisme asphyxiant / machine à remonter le temps
  33. 13févr.IA sensible / chat moelleux / curry fédérateur
  34. 6févr.Divorce hypoglycémique / mensonge enneigé / valise minimaliste
  35. 29janv.Routine matinale / Dior incarné / Oreos gobés
  36. 23janv.Téléphone désactivé / backstage révélateur / wellness anxiogène
  37. 16janv.Conjonctivite salvatrice / IA terrifiante / sashiko réparateur
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