Les carnets de bord

Vendredi 14 août 2026

Lièvre sous la baignoire / corps d’été / stress hydrique

Lundi (en vacances chez mes parents en Lozère)

6h45 - « Je viens de regarder tes vidéos. C'est dingue, tu n'as pas changé. Je retrouve la même espièglerie piquante, la même profondeur, la même douceur, la même finesse que lorsque tu avais seize ans. »
Signé par ma meilleure amie du lycée (perdue de vue depuis des années et qui m'a écrit il y a quelques jours à l'occasion de mon anniversaire), ce message irrigue chacune de mes connexions nerveuses d'une nappe d'émotion. Comme une caresse.
C'est si bon d'être vraiment vue. Si bon d'entendre qu'en trente ans, je ne me suis pas perdue.

Mardi

5h32 - Je croise mon reflet dans le miroir. Avant, mon corps d'été me réjouissait autant qu'il m'inquiétait. À peine arrivé, je redoutais déjà de le voir disparaître.
Aujourd'hui, je l'accueille avec joie. J'aime ses angles plus saillants, sa peau moins épaisse, son ventre plus dessiné. Mais je ne cherche plus à le retenir. Je l'observe, sans m'y accrocher.
Mon corps d'été est devenu semblable à un ami un peu excentrique que l'on accueille chez soi pour quelques semaines. Il apporte dans la maison une énergie différente, une forme d'intensité, presque d'absolu. On apprécie sa présence, on vit avec lui des choses que l'on ne vit pas au quotidien, mais on sait aussi qu'il ne serait pas possible de l'avoir là toute l'année. Ce serait trop fatigant. Trop exigeant.
Alors, lorsqu'il repart, on garde de son passage un souvenir savoureux, tout en étant heureux de retrouver sa routine.
Le corps d'été, c'est cela pour moi. Je sais qu'il existe entre le 15 juillet et le début du mois de septembre. Je sais qu'il arrive chargé de souvenirs, de références à mon passé, de sensations anciennes. Mais au lieu d'en avoir peur, je l'accueille. Je le laisse vivre le temps qui est le sien.
Je sais qu'il repartira. Je sais aussi qu'il reviendra.
Entre-temps, d'autres corps prendront sa place. Des corps plus confortables, plus accueillants. Je voudrais parvenir à les regarder, eux aussi, avec tendresse.
Car mon ambition, désormais, est de les aimer tous autant.

Mercredi

13h10 - Un, deux, trois… plouf !
3,40 mètres plus bas, je reste quelques secondes sous l'eau avant de remonter à la surface, heureuse comme une fillette de 7 ans. La rivière est fraîche. Un peu moins que les années précédentes. Deux degrés de plus, pour être exacte, et les petits poissons ont bien du mal à s'adapter. Je suis là depuis moins de cinquante minutes et c'est déjà le deuxième que je vois mourir sous mes yeux. Stress hydrique.
Situé à cinquante minutes de chez mes parents, cet endroit d'Ardèche est digne de l'image que je me fais du paradis. Des rochers lisses disposés dans un désordre harmonieux, une eau cristalline qui file entre des blocs de pierre, une végétation suffisamment dense pour offrir des poches d'ombre… Les criquets grésillent, les oiseaux palabrent, les papillons espionnent.
J'enfile mon short. Il ne s'accorde pas parfaitement avec mon maillot de bain vert bouteille, mais ce matin, lorsque j'ai hésité avec mon une-pièce jaune (qui allait nettement mieux avec le short), j'ai choisi le confort plutôt que le style. Le maillot vert est idéal pour grimper sur les rochers et sauter.
Bref, j'enfile mon short, stressée, car cela fait vingt minutes que Charles et sa cousine sont hors de vue. Je sillonne la berge, remonte un peu plus haut. Personne. Ils sont peut-être du côté de la petite cascade, même s'ils m'avaient promis qu'ils n'y iraient pas. Je croise le regard d'une baigneuse.
Je finis par plonger pour rejoindre la fameuse cascade à la nage. Julien est sur la falaise en surplomb.
— Je les ai trouvés, ils sont là-bas.
Il descend me rejoindre. Je m'assois sur un tronc mangé par la vase. Je souffle. Le poids qui avait commencé à sérieusement peser sur mon estomac s'envole. Ils sont sains et saufs.
— Lise, une personne est venue me voir il y a une dizaine de minutes. Elle m'a dit : « Vous direz à votre femme que j'aime beaucoup ce qu'elle fait, mais je ne veux pas la déranger. »
Immobile, au milieu des araignées d'eau, mon cœur de maman encore un peu lessivé, j'accueille l'information. Donc, au fin fond de l'Ardèche, une personne apprécie mon travail. Cela me fait l'effet d'une délicieuse gorgée de chocolat chaud.
— Où est-elle ?
— Pas loin, sur la rive droite. Là-bas, c'est le premier groupe.
Je retourne dans l'eau, glisse sur quelques rochers (pour l'élégance, on repassera), atteins la berge et lance un joyeux :
— Bonjour !
Une dame dont le visage reflète autant l'espièglerie qu'une légère timidité se lève aussitôt.
— Oh… il vous a dit !
Et s'engage alors une discussion toute simple.
Adorable Clotilde.
Oh, que j'aime ces rencontres vraies, celles qui n'existent que dans l'instant présent.

Vendredi

21h12 - Au bout de la table, les mains jouant avec l'un des bols qu'il a sortis du four ce matin, Papa me raconte son enfance par fragments. Des scènes très précises, parfois drôles, parfois terribles, qui semblent avoir traversé les décennies sans perdre une once de leur intensité.
Il y a ce lièvre qu'ils avaient récupéré et qui vivait avec eux dans la maison. Il dormait sous la baignoire à sabot. Un jour, sans raison apparente, il s'était mis à courir sur place, comme s'il poursuivait quelque chose d'invisible. Puis il était tombé raide mort.
Il y avait aussi les huit chatons trouvés dans un sac et ramenés à la maison. Huit. Ils dormaient avec eux et faisaient pipi dans leur lit. À cette époque, Papa se souvient d'être allé à l'école en pantoufles parce que les chaussures coûtaient trop cher.
Il évoque également le fils du propriétaire de « Joe la Frite » - un restaurant de la rue du Montparnasse - qui prenait plaisir à l'embêter. Jusqu'à cet après-midi où Papa osa l'attraper et le jeter contre une poubelle. Le garçon y laissera deux dents et ne l'ennuiera plus jamais.
Le Jardin du Luxembourg occupe lui aussi une place immense dans ses souvenirs. Avec son frère, ils aidaient parfois l'homme qui faisait faire des tours de poney aux enfants. En échange, il leur donnait quelques pièces. Puis, un matin, celui-ci décida qu'il n'avait plus besoin d'eux. Alors, pour se venger, ils déplacèrent le panneau indiquant l'endroit où les poneys devaient faire demi-tour. Les enfants eurent ainsi droit à des tours beaucoup plus longs…
Un autre jour, toujours au Luxembourg, Papa trouve un beau briquet tombé dans l'eau. Il le récupère et décide d'aller dans une station-service pour demander qu'on le remplisse d'essence. Là, il découvre qu'il ne fonctionne pas du tout à l'essence : c'est un briquet à gaz, beaucoup plus moderne que ceux qu'il connaît. Il finit par l'offrir à son père.
Et puis vient le souvenir d'un Noël. Ils étaient seuls, ou presque, et n'avaient absolument rien. De l'autre côté de la rue vivait une famille nombreuse. À travers les fenêtres, les deux garçons contemplaient leur sapin illuminé, les cadeaux, les gens réunis autour de la table, la nourriture abondante. Ils regardaient Noël se dérouler chez les autres. Comme on va au cinéma.
Nous sommes dans les années 1950 et Paris est encore plein d'Américains. Avec son frère, ils se postent parfois à la sortie d'un grand palace et demandent aux soldats en uniforme : « Chewing-gum ? » On leur en donne. Et les deux garçons repartent ravis, mâchouillant leurs friandises tout en s'essayant à quelques « Hello! » et « Thank youuu! » avec leur plus bel accent yankee.
Puis les souvenirs changent de tonalité.
Leur mère meurt lorsqu'ils sont tout petits. Ils sont trois enfants. La plus jeune, âgée de trois ans, est recueillie par une tante du côté maternel, mariée à un très riche antiquaire installé à Rome. Le couple n'a pas d'enfant. La petite sœur quitte donc ses frères et entre dans un univers totalement différent du leur : une immense famille romaine, une enfance dorée, de l'argent, des cadeaux, puis, plus tard, une boutique, une Porsche. Elle grandira avec très peu de contacts avec ses frères. Son histoire, qui sur le papier avait bien tourné, finira très mal.
Leur père travaille dans une usine où l'on recycle du papier. Les vieux papiers récupérés sont parfois souillés d'urine de rats et il finit par contracter une maladie. Papa raconte que la compagne de son père essaie alors de le soigner de manière naturelle, notamment avec des plantes. Sans succès. Il a sept ans. Il est orphelin.
Il va vivre un temps avec elle. À l'entendre, elle n'est pas particulièrement tendre.
Un petit matin d'hiver, alors qu'il est à l'école, il aperçoit devant l'établissement la voiture du préfet, le second mari de sa grand-mère maternelle. Immédiatement, il comprend qu'on est venu les chercher avec son frère. Il saute par la fenêtre et s'enfuit. On finit évidemment par le rattraper.
Leur grand-mère les emmène alors directement au Bon Marché. Elle les rhabille entièrement, leur achète tout l'équipement nécessaire pour partir au ski et les met tous les deux dans un train pour Megève. Une autre vie commence.
Quand il raconte tout cela aujourd'hui, il ne dramatise jamais. Il égrène d'une voix basse et douce le lièvre sous la baignoire, les chatons qui urinent dans le lit, les poneys du Luxembourg, les chewing-gums américains, la mort de ses parents et ce Noël regardé depuis l'autre côté de la rue…
C'est peut-être ce qui me frappe le plus : chez lui, les souvenirs les plus légers et les plus cruels semblent avoir exactement le même statut.

Samedi

6h00 - Il fait frais, presque froid. Je descends chercher le pain. C'est mon luxe. Je chéris ce moment où je suis seule sur cette route bordée de pâtures piquées d'arbres noueux. J'entends chaque pépiement, chaque bruit dans les fourrés. Mes doigts sont un peu blancs (sacré syndrome de Raynaud), mon nez un peu rouge, mais qu'est-ce que je me sens vivante.
Je tourne sur moi-même. C'est la vie que je veux. Marcher pour aller chercher ma nourriture. Sortir de l'immédiateté de la vie moderne. Prendre le temps de perdre du temps.

10h23 - Je commence à étudier les défilés automne/hiver 2026. Les vacances touchent à leur fin. Les contrastes de cette silhouette Bottega Veneta me parlent. Débardeur moulant très sportswear + jupe ultra travaillée.

Dimanche (retour au Portugal)

7h56 - Me voici de retour sur mon sentier côtier. Je suis heureuse de le retrouver. Et en même temps, je me sens très seule, comme perdue. Je dégaine mon téléphone et expose mes états d'âme à ChatGPT. Sa réponse est banale. Évidemment. Et soudain, je réalise qu'avant, j'aurais directement parlé à Dieu. Cette prise de conscience me glace.
Je range mon téléphone, inspire et m'adresse directement à Celui qui, même s'il ne répond pas immédiatement, ne m'a jamais laissée tomber.
Je me mets totalement à nu. Je lui dis que je ne suis rien sans lui, sans son amour, sans son soutien. Que je suis comme un petit enfant qui ne sait pas marcher.
Et là, cinquante mètres plus loin, sur ce chemin étroit où il n'y a jamais personne, j'aperçois un monsieur âgé avancer avec difficulté. Je le salue et lui dis que c'est une belle journée.
Il s'arrête. Me regarde. Et m'offre un sourire empreint de bonté.
Il prend le temps de me répondre :
— Yes, it is.
Et encore ce sourire. Cette lumière. Ce contact me réchauffe tout entière.
Ce n'est rien, mais c'est tout.
C'est une réponse.
C'est la vie. Et la vie, c'est l'humain magnifié par Dieu.

17h46 - On enlève les sculptures de l'expo. Elles ont été déplacées sans mon autorisation. Heureusement, rien de cassé. Mais la légèreté du propriétaire m'atterre. D'autant qu'il est quasiment injoignable, que ce soit par mail ou par téléphone.
— Eh, Lise !
Je me retourne. Un ami surfeur travaille ici comme barman. On se prend dans les bras. Ce gars est vraiment particulier : 1,68 m de joie de vivre. Il pétille. On s'apprécie beaucoup.
Je lui parle de son patron et il m'avoue que, pour réussir à se faire payer, il doit commencer à lui envoyer des textos à répétition dès le 27 du mois. Et malgré ça, il n'est souvent payé que vers le 10 du mois suivant… OK, je cerne un peu mieux le personnage. Je ne réexposerai pas ici.

Lundi

10h - Balade avec Charles.
— Maman, on parle littérature ?
Il me surprendra toujours. Je pensais qu'il allait vouloir revoir le plan de sa journée d'anniversaire dans les moindres détails.
— OK.
— Je trouve que les auteurs français sont plus forts pour retranscrire les émotions.
— Ah oui ?
— Oui, Zola particulièrement. Dans La Bête humaine, je suis saisi à la gorge. Après… j'avais aussi vécu ça en lisant Frankenstein. C'est vraiment mon livre préféré. Tout passe par les émotions, presque physiquement. Et Mary Shelley est… anglaise. Argh, je ne sais pas. En fait, je crois que le problème, c'est surtout que je trouve que les romans anglais mettent plus de temps à démarrer.
Pause mûres. Il y en a partout, partout.
— Maman, je suis content, cet été je n'ai lu aucun livre que j'ai dû me forcer à terminer.

Mardi

7h54 - Je sens qu'en sculpture, un nouveau cycle est sur le point de s'amorcer. Je vais à l'atelier… mais je fais autre chose. Je range. J'évite. Je maugrée. Je connais cette période, cet inconfort. Alors je tente de ne pas trop angoisser. De ne pas trop extrapoler. De ne pas laisser cette voix enfler dans ma tête : « Tu n'y arriveras plus jamais. »
Heureusement, j'ai mes balades matinales en solitaire. Elles me nourrissent. Je ne verbalise pas forcément clairement ce qu'elles génèrent, mais en ce moment, elles me sont essentielles. La ligne des arbres, les crevasses entre les pavés… Je ne sais pas si cela nourrira un jour une idée concrète, mais tout s'imprime, tout se stocke.

22h - Trois pots de farine, un de sucre… et voilà, la pâte du gâteau à la vanille est prête et peut aller reposer au frigo. Demain matin, je n'aurai plus qu'à la verser dans un moule et à l'enfourner. Charles se réveillera alors - le jour de ses treize ans - sur une savoureuse note olfactive.

Mercredi

5h34 - 23. Plus que 28 à gonfler. Depuis qu'il est tout petit, Charles ne peut pas envisager un anniversaire sans une profusion de ballons. Il y a quelques jours, je lui ai demandé :
— Eh, sinon, pour ton anniversaire, tu veux toujours des ballons ?
— Ben évidemment !
OK. Me voilà donc à souffler dans ces baudruches colorées en me focalisant sur sa joie future.

6h00 - — Attends ma chérie, j'arrive en renfort.

19h30 - Un coup de vent fait voler mes lunettes d'éclipse et je me retrouve, l'espace d'une seconde, les yeux grands ouverts face au soleil. Je ne dis rien pour ne pas gâcher l'excitation des autres. Mais le stress d'avoir abîmé ma rétine, lui, n'arrive pas à se dissiper.

Vendredi

7h40 - La surface de la mer est à peine troublée par quelques mini-séries de vagues. L'eau est grise, froide. Je me force à y entrer avec mon surf. Après une énième crise d'angoisse au large, il y a quelques semaines, je dois réapprivoiser cet océan qui m'est devenu hostile. Aujourd'hui, il n'y a aucun danger. Mais aucun plaisir non plus. Je rame, j'attends, je regarde l'horizon. Je ne sais plus très bien ce que je fais là.

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